Frazer, marque éphémère


Frazer était une marque automobile américaine qui a été commercialisée entre 1946 et 1950, ce qui en fait une des marques les plus éphémères de l’après-guerre. Construite sur les vestiges de la firme Graham-Paige et associée à Kaiser, la marque Frazer disparaît après une mésentente entre Joseph Washington Frazer et Henry John Kaiser.  


Les origines de Frazer


Joseph W. Frazer était un aristocrate américain amoureux des automobiles. Fuyant la haute société dans laquelle il était appelé à se fondre, il apprit la vente chez Packard, Pierce-Arrow et au sein de la General Motors. Puis il fit partie de cette talentueuse équipe qui aida Walter P. Chrysler à bâtir son groupe dans les années 20. C’est lui en particulier qui trouva le nom Plymouth, pour la nouvelle marque à prix d’attaque du groupe Chrysler. A la fin des années 30, Joseph W. Frazer qui était maintenant une personne connue dans le monde automobile, ranima Willys-Overland, puis racheta dans les années 40 une firme en déclin, Graham-Paige, dans le but de produire après la guerre une toute nouvelle voiture portant son nom.

Graham-Paige est un constructeur automobile dont l'activité à débuté en 1927 à l'initiative de trois frères, Joseph B, Robert C. et Ray A. Graham. Son activité automobile a cessé en 1940, et l'entreprise s'est engagée dans la production de matériel militaire. Elle a été rachetée en 1944 par Frazer.

Frazer demanda à l’ingénieur William Stout et au designer Howard Darrin de lui soumettre des idées concernant un nouveau modèle révolutionnaire pour l’après-guerre. Le projet de Stout (Project Y) dérivait de la Scarab à moteur arrière, un véhicule à carrosserie ponton qu’avait conçu William Stout avant la Seconde Guerre Mondiale et qui peut être considéré comme l’ancêtre des monospaces. Pour Frazer, ce véhicule était trop original, semblait compliqué à construire et son prix devait être trop élevé, ce qui pouvait avoir une influence néfaste sur les ventes. Le risque était qu'il connaissent une carrière aussi courte que la Chrysler Airflow.

En partant de la gauche, on reconnaît Howard Darrin et Joseph W. Frazer. Durant sa vie, " Joe " Frazer a travaillé dans une demi-douzaine d'entreprises différentes en tant que mécanicien, instructeur, financier, vendeur ou dirigeant de société. Il a occupé des postes de directions chez Chrysler, Willys-Overlant et Graham-Paige, avant de s'associer à Henry J. Kaiser.

D’un autre côté, Frazer fut mis au courant du projet de voiture futuriste à moteur arrière de Preston Tucker qui devait être lancée sur le marché juste après la guerre. Le projet de Stout fut donc revu et corrigé, afin de s’adapter aux conditions réelles du marché et prendre de court le projet de Tucker. Howard Darrin dessina une grande berline à carrosserie ponton et moteur avant, dotée de quatre portes, d’un capot au nez arrondi, d’un pare-brise en deux parties et d’un vaste habitacle. Ce dessin fut validé par Joseph W. Frazer. Il conduisit directement à la Frazer de série.


Association avec Kaiser


Début 1945, Joseph W. Frazer chercha un associé disposant d’un important capital, pour pouvoir produire ce modèle en grande série dans l’usine de Graham-Paige située à Detroit, ce constructeur ayant été racheté par Frazer en 1944 précisément. Il fit la connaissance de Henry J. Kaiser, qui avait fait fortune durant la guerre grâce à la construction des fameux " Liberty Ships ". Celui-ci accepta de s’associer à Frazer pour créer une nouvelle marque automobile et produire le modèle de Frazer en grande série. La firme Kaiser-Frazer fut ainsi créée en juillet 1945, alors que la guerre se poursuivait encore pour quelques semaines dans le Pacifique.

La Frazer lancée en 1946 est une grande berline de 5,15 mètres de long, dont la carrosserie est semblable à celle de la Kaiser lancée la même année. Les deux modèles à carrosserie ponton sont très modernes pour l’époque et démodent très vite les productions de GM, Ford et Chrysler. Mais dès 1948, tout change avec l’arrivée des nouveaux modèles des Big Three. Notez sur ce document la mention " Frazer, product of Graham-Paige ".

L'histoire des deux marques Kaiser et Frazer se confond à ce moment là, et vous pouvez la découvrir dans le chapitre consacré à Kaiser.

Un différend intervint en 1949 entre Henry John Kaiser et Joseph Washington Frazer. Le premier voulait augmenter les volumes de production, tandis que le second tenait à dessiner une nouvelle voiture tout en réduisant momentanément la production, pour mieux faire face à la moisson de nouveaux modèles que préparaient les Big Three. Dans cette situation conflictuelle, Joseph W. Frazer se retira de l'affaire. Kaiser lança donc les investissements qui devaient porter la capacité à 200 000 voitures par an. Il s'en vendit moins de la moitié. Le déclin de ce nouveau constructeur était amorcé.

 Contrairement à la berline Manhattan, la version Vagabond bénéficiait d’une partie arrière qui s’ouvrait comme un break. Ce modèle pourrait être considéré comme l’ancêtre des berlines cinq portes.


Epilogue


Il est regrettable que Joseph Washington Frazer, l’instigateur de la création d’une nouvelle marque automobile après la guerre, ait quitté si vite le navire, alors que son associé Kaiser a visiblement pleinement profité de cette situation. Ce dernier n’a pas hésité à sacrifier la marque Frazer en ne livrant qu'un partie des quantités réclamées par la clientèle (la nouvelle version hardtop sans montant central plaisait), et en supprimant purement et simplement la marque fin 1950. Kaiser élargit sa gamme en 1951 avec les berlines compactes Henry J. puis rachète la firme Willys en 1954, pour enfin devenir le plus gros producteur de 4 x 4 sous la marque Kaiser-Jeep. Cette marque rebaptisée Jeep passera sous le contrôle d’American Motors en 1970 puis de Chrysler en 1987, avant de faire partie du groupe Stellantis en 2021.

Les dernières Frazer de 1950 sont disponibles dans une version quatre portes hardtop, sans montant central et avec vitre arrière en trois parties. Le constructeur a anticipé la mode de ce type de carrosserie qui se multipliera en Amérique du Nord quelques années plus tard.

Texte : Jean-Michel Prillieux
Reproduction interdite, merci.

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