Giovanni Savonuzzi

Giovanni Savonuzzi -  Italie - 1911/1988


Formation : Ingénieur en génie mécanique, Ecole Polytechnique de Turin


1939

Giovanni Savonuzzi est recruté chez Fiat Aviation au Bureau Technique des Moteurs. Il y effectue des recherches dans le domaine de l'aérodynamique et dans celui des moteurs à turbine. Pendant la guerre, il est mobilisé en Albanie.


1945

Dante Giacosa qui vient de quitter Cisitalia pour rejoindre Fiat recommande Savonuzzi à Piero Dusio, patron de Cisitalia, pour le poste de directeur technique. Savonuzzi sera l'un des premiers à utiliser un tunnel à vent pour valider l'aérodynamisme de ses carrosseries. Il travaille sur les voitures de course du petit constructeur, mettant à profit son expérience acquise lorsqu'il projetait des avions. Il est en particulier à l'origine des lignes de la 202 Coupe Aerodynamica. C'est l'un des rares ingénieurs concepteurs capables de piloter lui-même ses créations et de procéder aux essais.


Cisitalia 202

Savonuzzi participe non seulement à la naissance de la 202 Coupe Aerodynamica, mais il est également responsable de la conception du Spyder qui court sur les Mille Miglia 1947. Sur celui-ci, les ailerons se font plus discrets.


Cisitalia 202 Spyder

C'est à partir des travaux de Savonuzzi que Pinin Farina propose sa propre interprétation de la 202. Le style inspiré du carrossier turinois - avant simplifié, ailes intégrées - annonce le dessin caractéristique des premières Ferrari. Dénommée 202 Gran Sport, cette création est dans le contexte de la fin des années quarante totalement révolutionnaire, de par son style vif, nouveau et efficace ! Une espèce de perfection ! Mais ceci est une autre histoire.

Dans un registre plus ordinaire, Savonuzzi participe avec Alfredo Vignale à la naissance de la Cisitalia Ford 808 X. Quelques exemplaires sont construits par Cisitalia pour Ford. Le moteur est soit un six cylindres Ford soit un V8 Mercury. L'arrivée de la Thunderbird en 1955 met fin au développement de ce projet. 


Cisitalia Ford 808 X

1948

Savonuzzi s'installe à son compte, et signe dès lors de nombreux projets de voitures et de carrosseries. Sa sensibilité vis-à-vis des formes, tant sur le plan esthétique que sur celui de l'efficacité aérodynamique, séduit ses clients. Il travaille pour Ford. Mais c'est aussi et surtout à ce moment-là qu'il entame une relation durable avec Ghia. C'est un homme de réseau, ses contacts sont nombreux dans le monde automobile, qu'il s'agisse de Dante Giacosa, de Ferry Porsche, de Carlo Abarth, de l'ingénieur automobile Rudolf Hruska ou du pilote Tazio Nuvolari.


Piero Taruffi, Piero Dusio et Giovanni Savonuzzi


1953

Alors qu'il n'est encore que consultant, à la demande de son ami Virginio Conrero, Savonuzzi travaille sur la commande d'un client suisse qui souhaite une voiture spéciale pour participer aux Mille Miglia 1953. Le style doit être futuriste, d'inspiration aéronautique, l'auto doit faire penser à un jet de la route. Et cette collaboration débouche en effet sur une voiture très originale, équipée d'un moteur Alfa Romeo 1900 porté à 2 litres par Carlo Abarth et mis au point par Conrero. En dehors du moteur, certains éléments mécaniques sont empruntés à la Fiat 1400 et à la Lancia Aurélia. Ghia assure la réalisation de la carrosserie dessinée par Savonuzzi. Ayant affaire à une auto peu performante par rapport à celles de la concurrence, le client de Conrero préfère abandonner après seulement quatre heures de course. A défaut de victoire, la voiture aura eu le temps de se faire remarquer par son style atypique.


Alfa Romeo Abarth Conrero 2000, par Conrero et Savonuzzi


1954

A la suite d'un désaccord, Mario Boano et son fils Gian Paolo quittent Ghia. Luigi Segre, patron de Ghia depuis la mort de Giacinto Ghia en 1944, se met à la recherche d'un nouveau styliste. Giovanni Savonuzzi, ami proche de Segre, est disponible. En plus de ses compétences artistiques, il apporte un savoir technique particulièrement apprécié. Savonuzzi est épaulé par Sergio Coggiola, et à partir de 1956 par Sergio Sartorelli, autre personnalité du design automobile appelée à jouer un rôle important chez Ghia. C'est à cette époque qu'est recruté le jeune Bruno Sacco, qui mènera par la suite une carrière exemplaire chez Mercedes. Ghia s'affirme comme une pépinière à talents. Cela sera encore plus perceptible avec le recul des années. 

Sous l'autorité de Savonuzzi, Ghia passe du simple statut d'exécutant des dessins de Virgil Exner - Chrysler K-310 et SS, Plymouth Explorer, De Soto Adventurer, Dodge Red Ram - à celui de concepteur et exécutant. Maintenant, ce sont les dessins imaginés en Italie qui traversent l'Atlantique, et non plus l'inverse. Il apporte chez Ghia des méthodes plus proches de l'industrie -  une structure organisée, un repérage des personnes à fort potentiel - que de l'artisanat. Il constitue une équipe d'ouvriers en mesure de réaliser les dessins les plus pointus et de maîtriser les techniques les plus élaborées. Désormais directeur technique de Ghia, Savonuzzi réinterprète le thème de l'Alfa Romeo Conrero. La voiture, baptisée Supersonic, est présentée à Turin et à Genève en 1954 sur un châssis Fiat 8V, puis à Paris et Londres sur un châssis Jaguar XK 120 et Aston Martin DB 2/4.


Ghia Supersonnic, base Fiat - Source : https://drive-my.com

On estime à six ou sept le nombre de Supersonic fabriquées sur base Fiat. Il y en a eu trois sur base Jaguar et une seule sur châssis Aston Martin. La carrosserie de cette dernière est en résine et fibre de verre, une solution d'avant-garde à l'époque. 


Ghia Supersonnic, base Aston  Martin

Luigi Segre, patron de Ghia, présente le dessin de la Supersonic aux dirigeants de Chrysler lors de l'un de ses nombreux voyages aux Etats-Unis. Cela pourrait être un point de départ intéressant pour concevoir une voiture de rêve qui puisse être exposée en Europe et outre-Atlantique, sous les couleurs de Chrysler. Quelques mois plus tard, le résultat est exposé au Salon de Turin 1954. Il a pour nom De Soto Adventurer II. En dehors des proportions différentes, Virgil Exner n'a fait qu'apporter quelques modifications de détail à l'oeuvre de Savonuzzi. La coopération bat alors son plein entre Chrysler et Ghia. Le premier sait qu'il peut compter sur des interlocuteurs extérieurs fiables et compétents. Le second est heureux d'apporter du travail à ses équipes.


De Soto Adventurer II, 1954


Au premier plan, de gauche à droite, Giovanni Savonuzzi, Virgil Exner et Luigi Segre au Salon de Turin 1954

1955

La Gilda est présentée sur le stand Ghia au Salon de Turin. C'est l'une des voitures les plus marquantes de cette manifestation. Elle emprunte son nom au film sorti en salles en 1946 dont les vedettes sont Rita Hayworth et Glenn Ford. Savonuzzi a exploité ses connaissances aéronautiques pour mettre au point cette auto, en s'appuyant aussi sur des tests réalisés à l'aide d'une maquette dans la soufflerie de l'Ecole Polytechnique de Turin. En tant que professeur universitaire, Savonuzzi a libre accès à ces installations. Ce type d'équipement est encore rare dans les années 50. Le styliste modèle lui même à l'échelle 1:5 les formes qu'il teste ensuite en soufflerie. Sur la Gilda, la présence d'imposantes ailes arrière présente non seulement un intérêt aérodynamique, mais elle s'inscrit aussi dans un nouveau courant de mode typiquement américain. Sur un autre plan, Savonuzzi a toujours été intrigué par l'utilisation des turbines, et la Gildas est conçue pour en accueillir une le cas échéant.


Ghia Gilda


Savonuzzi chez Ghia

1956

Cette Ferrari 410 Super America est réalisée en s'inspirant du dessin de la Gilda, sur commande de l'acteur américain Robert " Bob " Joseph Wilke. L'avant est plus décoratif que sur son modèle, de par la disposition des phares, des pare-chocs, de la grille et des ailes. Une ceinture chromée entoure la voiture.


Ferrari 410 Super America

La Nibbio II est un autre projet mené à bien par Savonuzzi, à la demande du comte Giovannino Lurani, détenteur de records internationaux de vitesse entre 1935 et 1940. Cette fois, il s'agit d'une petite voiture très performante construite sur un châssis Volpini, équipée d'un moteur Guzzi de 350 cm3. Aux mains de son propriétaire, la Nobbio II établit plusieurs nouveaux records du monde de vitesse à Monza en 1958.


Nibbio II

Certains observateurs ne se sont pas privé d'ironiser sur les créations de Savonuzzi. Quel sens cela a t'il de mettre la Cisitalia Aerodynamica sur un tel piédestal ? Selon eux, son travail a certes influencé les designers de Détroit, mais jusqu'au ridicule à la fin des années 50. Rares sont les passionnés de la marque Ferrari à supporter les ailerons de la 375 America, pas vraiment dans l'esprit des créations du Commendatore. Pourtant à y regarder de plus près, l'art de Savonuzzi a toujours été fondé sur des données scientifiques, et non émotionnelles. Son utilisation des ailerons n'a jamais été un motif de style, mais simplement un souhait d'augmenter l'efficacité aérodynamique de ses voitures.


1957

Les compétences du Giovanni Savonuzzi et sa sensibilité artistique sont si appréciées chez Chrysler qu'il est cordialement invité à ne travailler que pour eux. Il quitte Ghia pour s'installer aux Etats Unis. Luigi Segre perd un homme important dans son dispositif. Savonuzzi était capable de superviser tout le processus de conception et de production, avec tantôt sa casquette d'ingénieur, tantôt sa casquette de styliste. Après le départ de Savonuzzi, Chrysler et Ghia s'inspireront de ses travaux pour créer deux autres concept cars, la Chrysler Dart (ou Supergilda) et la Chrysler 400 hp Superdart.


Ghia Super Gilda

Chez Chrysler, Savonuzzi a pour secrète ambition d'être employé par le département dédié aux projets de la défense et de la conquête spatiale. Il n'y parvient pas, mais le lot de consolation vaut son pesant d'or. Il travaille sur les possibilités qu'offrent les moteurs à turbine appliquées à l'automobile, sous la responsabilité de George Huebner, directeur de la recherche. Savonuzzi est ingénieur en chef adjoint aux études sur les turbines à gaz. Dans ses fonctions, il fait appel à Ghia, en particulier pour la construction des prototypes d'essais. Il n'est pas l'auteur du dessin de la Chrysler à turbine. Ce mérite est communément attribué à Elwood Engel, même si Ghia y a apporté une touche finale.


 Georges Huebner et Giovanni Savonuzzi

En 1962, Savonuzzi et promu au poste d'ingénieur en chef pour la recherche automobile. Il dirige sept départements, il est le responsable hiérarchique de trois ingénieurs en chef, d'une quarantaine d'ingénieurs, et d'environ deux cents personnes.

Georges Huebner est à l'origine du programme des Chrysler à turbine. C'est son oeuvre. Bien qu'il soit ingénieur, son travail consiste pour l'essentiel à obtenir des fonds, et à promouvoir " son " projet, tant auprès de sa hiérarchie que du grand public. Les hommes qui travaillent avec Huebner n'ont pas d'autre choix que de rester dans l'ombre de ce personnage médiatique, et de composer avec son ego surdimensionné. Plusieurs de ses collaborateurs ont un sentiment de frustration. Savonuzzi, pourtant pondéré et modeste, est de ceux-là. En 1963, Mario Boano, après le décès de Luigi Segre, propose à Savonuzzi de regagner l'Italie pour prendre en charge la destinée de Ghia. A cette époque, Savonuzzi a déjà repris contact avec son vieil ami Dante Giacosa. Bien que deux possibilités s'offrent à lui, il se sent incapable de quitter le paquebot Chrysler. Huebner a besoin de lui, même s'il ne lui reconnaît pas son talent. Etrange paradoxe.


Chrysler Turbine, 1963


1969

Savonuzzi franchit le pas, et malgré les menaces d'Huebner pesant sur sa pension et sur ses avantages - qu'il mettra à exécution - il intègre les équipes de Fiat à Turin en tant que directeur de la recherche et du développement du géant automobile italien. Il peut enfin travailler dans un cadre plus apaisé. Chez Fiat, il étudie des formes nouvelles de propulsion, notamment l'électricité. Ses travaux aboutissent à une conclusion assez simple : dans un avenir prévisible, la méthode la plus viable pour faire se mouvoir une automobile sera bien encore le moteur à combustion, même si tous s'accordent à dire qu'il reste à en parfaire les performances.

1977

Départ à la retraite. Il continue toutefois de travailler comme consultant pour Fiat et d'autres sociétés, sans vraiment jamais s'arrêter.

1988

Décès dans sa ville natale de Ferrare.

Avec le recul du temps, on constate que Savonuzzi est plus connu dans le monde automobile pour ses réalisations chez Ghia que pour tout ce qu'il a pu réaliser durant le reste de sa carrière, avant et après cette époque. La Gilda de 1955 était si extravagante qu'elle transcendait l'anonymat habituel, et exigeait que son concepteur soit poussé sous les feux de la rampe. Ce n'était pourtant pas l'usage à cette époque, car  les designers restaient le plus souvent dans l'ombre des grandes signatures qu'ils représentaient. Les historiens de l'automobile éprouvent quelques difficultés à mesurer l'influence qu'à eue Savonuzzi sur les autres projets Ghia de cette époque.


Giovanni Savonuzzi

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