Bill Mitchell

Bill Mitchell - Etats Unis - 1912/1988


Formation

Fils d'un concessionnaire Buick en Pennsylvanie, il est élevé dans le culte de l'automobile. Après un court passage au Carnegie Technical Center de Pittsburgh, il entre à l'Art Students League de New York, une école déjà très cotée à l'époque.


Année 30

1933

Bill Mitchell se spécialise dans les illustrations automobiles au sein d'une agence de publicité. Séduit par ses croquis, l'un des clients de l'agence lui demande un album qu'il transmet à son ami Harley Earl. En 1933, celui-ci invite le jeune créatif à renforcer son équipe au sein de l'Art Color Section, véritable état dans l'état au sein de la General Motors. A l'époque, aucune autre firme automobile américaine n'accorde autant d'importance à l'esthétique des carrosseries.

1936

A seulement 24 ans, promotion au poste de responsable du design de la division Cadillac.

1938

Bill Mitchell dessine la Cadillac Sixty Special de 1938. Celle-ci arbore des lignes très aérodynamiques pour l'époque, bien que les phares ne soient pas encore totalement intégrés dans les ailes. Les chromes sont abondants, tant sur les prises d'air latérales du capot moteur que sur la calandre. Avec ses larges vitres, son pavillon surbaissé, son arrière fuyant plutôt que la classique malle rapportée alors en vogue, la Sixty fait paraître bien étriquées ses contemporaines. Cette berline d'un genre nouveau vaut à son auteur une renommée précoce. Le style des Cadillac des millésimes 40, 41 et 42 est également projeté sous la direction de Mitchell.


L'accès à la gamme Cadillac est représenté en 1938 par la Sixty Special, dessinée par Bill Mitchell

Durant la guerre

Mitchell sert dans la marine. Il est démobilisé en 1945.


Années 50

En 1949, sa carrière au sein de la GM est mise entre parenthèses. Il se met en effet au service d'Earl qui vient de créer un bureau de design indépendant. Après avoir dessiné des objets aussi disparates que des stylos ou des fauteuils, Mitchell réintègre la General Motors en 1953.

L'époque est à la surenchère stylistique. Pour vendre plus sur un marché en voie de saturation, il importe de susciter artificiellement la demande par le biais d'un renouvellement constant des lignes. Cela tombe bien, car dans cette société américaine qui a fait de la compétition sociale une raison d'être, il convient de rouler dans un modèle de l'année en cours pour mieux affirmer sa réussite. Au sein de la GM, le mécanisme du vieillissement dynamique des gammes est enclenché. Earl et Mitchell en sont les maîtres d'oeuvre.

Mitchell a en charge le pilotage et la mise en concurrence des différents studios de style des divisions du groupe, tandis que Earl se réserve le meilleur rôle, celui d'arbitre suprême et de coordinateur. C'est sous la responsabilité d'Earl que sont conçus les nombreux show cars présentés à l'époque dans le cadre des fameux " Motorama " itinérants. Mitchell a néanmoins un rôle actif dans la création de ces engins plus ou moins futuristes censés tester les goûts du public.

En décembre 1958, Harley Earl, après un règne de plus de trente ans à la tête du style de la General Motors, fait valoir ses droits à la retraite. Bill Mitchell, bien préparé à assurer la relève, devient à 46 ans l'un des vice-présidents du premier constructeur automobile mondial, en charge du style.


A gauche, Bill Mitchel près des maquettes des Firebird I, II et III, vers 1958

Si Mitchell a oeuvré à la conception des gammes 1959 et 1960, c'est surtout à partir de 1961 que son influence devient perceptible. Loin de perpétuer l'oeuvre d'Earl, il va plutôt s'attacher à solder un passé devenu encombrant. Au début des années 60, les ailerons, les teintes bicolores, les décorations chargées ne sont déjà plus de mise à Détroit. Mitchell impose un style plus sage, mais non dénué de personnalité. Ses homologues Elwood Engel chez Chrysler et Eugene Bordinat chez Ford se chargent eux aussi de faire table rase du passé. 

Créée à l'origine pour être la voiture personnelle de Mitchell, incorporant des idées qu'il veut exploiter pour de futures Corvette ou d'autres modèles de la GM, la XP 700 est la première d'une série de voitures expérimentales réalisées sous sa direction. Il s'agit de vraies automobiles motorisées à l'inverse des maquettes statiques des Motorama. La XP sera modifiée en " show car " en 1959, et dotée d'un pavillon transparent, d'un périscope, d'une calandre ovale surmontant une large prise d'air et d'une poupe plus allongée.


Chevrolet Corvette XP 700, 1959


Années 60

Mitchell supervise personnellement le dessin très épuré de la Chevrolet Corvair, la plus originale parmi tous les modèles compacts alors présentés par les " big three ". Son style sobre et élégant fera école tout au long de la décennie. En la décrivant, un célèbre photographe de presse précisera " c'est sans doute la seule voiture qu'on ne peut pas rater en photo, quel que soit l'angle choisi ". Un bien bel hommage pour son designer.

Au plus fort de la campagne anti-Corvair qui a suivi la parution en 1965 de l'ouvrage de Ralph Nader " Unsafe at any speed ", Mitchell s'est laissé aller à proférer des jugements discutables : " On voudrait que nos voitures soient plus sûres ? Ce serait une grave erreur, les conducteurs seraient incités à prendre encore plus de risques ". A défaut d'être un expert en matière de sécurité, Mitchell avait au moins son franc-parler, ce qui n'a pas toujours fait l'affaire de son employeur ! Souvent, sur divers sujets, il disait haut et fort ce que ses pairs jugeaient plus prudent de penser tout bas.


Chevrolet Corvair

Peu de modèles américains des années soixante ont donné naissance à autant de transformations que la Corvair, pourtant si décriée sur le plan de la sécurité. C'est une nouvelle fois ce châssis qui a servi de base au concept-car Corvair Monza de 1962. Ici, la partie antérieure du pavillon se soulève d'une seule pièce. Le carénage des phares rectangulaires s'ouvre en deux volets, l'un vers le haut, l'autre vers le bas. La lunette arrière est dotée de lames dont l'inclinaison est réglable de l'intérieur. Avec cette Corvair Monza, Mitchell entend bien montrer que dans le domaine des voitures de grand tourisme, la GM est désormais capable de rivaliser avec les meilleures productions européennes, en particulier celles conçues dans la région de Turin.

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Chevrolet Corvair Monza, 1962

Pour réaliser la Chevrolet Corvette XP 755 présentée au Salon de New York en 1962, Bill Mitchell s'est inspiré de la ligne générale de la Sting Ray, alors en préparation, et des formes d'un requin avec lequel il a fait connaissance lors d'une partie de pêche. Un nez proéminent, des tubulures apparentes en forme de nageoire, des ouïes branchiales, et des teintes dégradées procurent à l'ensemble un mimétisme avec cette espèce.


Chevrolet Corvette XP 755, 1962

La Buick Riviera, à mi-chemin entre la berline confortable et la voiture de sport,  constitue la réponse de la General Motors à la Ford Thunderbird. Bill Mitchell a été le premier Américain à assimiler sur une grande échelle l'influence de la carrosserie italienne, qui privilégie le sculptural à l'ornemental. La Buick Riviera atteste de cette tendance. Elle s'impose dès sa naissance comme une classique immédiate.


Buick Riviera, 1963

La Chevrolet Corvette Sting Ray n'a aucune difficulté à faire oublier sa devancière. Une fois n'est pas coutume, c'est le coupé, notamment la version 1963 avec sa " Split Window ", qui rencontre un vif succès. Le dessin de la pointe arrière peut être considéré comme un tour de force stylistique.


Chevrolet Corvette, 1963

Bill Mitchell pose aux côtés d'un projet personnel, son nouveau rêve d'une future Corvette, la Mako Shark II. Elle se distingue du modèle de série par sa carrosserie aux formes voluptueusement agressives et par ses multiples accessoires commandés par dix-sept moteurs électriques !


Chevrolet Corvette Mako Shark II, 1965

L'Oldsmobile Toronado du millésime 1966 se  nourrit de références puisées dans l'âge d'or de l'automobile. En hommage à la Cord 810, elle reprend certains de ses attributs, qu'il s'agisse de ses phares rétractables, de ses galbes d'ailes prononcés, ou de sa calandre à barres horizontales.


Oldsmobile Toronado, 1966

Mitchell s'est essayé avec bonheur à la ligne "  Coke Bottle " (flancs creusés en leur centre et évasés à leurs extrémités) initié par Raymond Loewy sur la Studebaker Avanti de 1963. La première Camaro en fait une interprétation universellement appréciée. Cette voiture vise un nouveau marché, celui des voitures d'allure sportive mais à prix doux, dite pony cars, défriché par la Ford Mustang dès 1964.


Chevrolet Camaro

Autre rappel au passé glorieux de l'industrie automobile US, les flancs ouvragés des hauts de gamme Buick des années 1967/68 suggèrent sans équivoque le subtil déploiement des ailes des séries Roadmaster et Super de la période 1942/48.


Buick Electra, 1967


Années 70

Au plus fort de la débâcle stylistique à Détroit, Mitchell parvient à sauver l'essentiel en prônant une esthétique pseudo-classique qui revalorise les calandres verticales en coupe-vent, les capots proéminents et taillés en pointe et les lunettes arrière étroites et intimistes rappelant des " Towns cars " des années trente.


Pontiac Grand Prix, 1970

Mitchell tente d'exhumer temporairement l'extravagante " pointe bateau " de l'Auburn d'avant-guerre, un traitement hardi mais controversé, en l'appliquant sur la Buick Riviera 1971/73. Cette voiture représente l'une des ultimes fantaisies esthétiques témoignant de la grande époque du styling d'avant crise.


Buick Riviera, 1971

La Phantom concrétise en matière de lignes, de formes et de représentativité l'automobile telle que Bill Mitchell l'aime. Elle est lisse et d'un style en mouvement inspiré encore une fois des années trente, sans arêtes vives ni volumes cubiques. Quelques chromes accentuent les contours de ses surfaces polies.


Pontiac Phantom, 1973

De cette période des années soixante dix particulièrement trouble pour Détroit, qui ne sait plus très bien comment faire face à l'invasion menaçante de son marché intérieur par les marques japonaises, n'émergent que quelques rares modèles américains dignes d'intérêt sur le plan esthétique. Si l'on devait en établir une liste exhaustive, c'est la GM qui l'emporterait aisément aux points. Bill Mitchell fait encore preuve d'une extraordinaire capacité de renouvellement et d'adaptation, à une époque où la Motor City tout entière se laisse au contraire gagner par la morosité et le pessimisme. Par exemple, au moment où Ford nous propose une désolante Mustang II efféminée, la GM réserve un sort plus enviable aux Camaro et Firebird, moyennant quelques liftings de circonstance.


Pontiac Firebird, 1976

L'une des dernières créations de Mitchell est commercialisée en 1980. Très controversées à l'origine, les formes " hooperisées " de cette Cadillac ne tarderont pas à être copiées par la concurrence (notamment Chrysler et son Imperial), avec plus ou moins de bonheur. Au sujet de cette Séville de deuxième génération, Bill Mitchell précisait : " On a dit un peu partout que j'avais cette fois copié Rolls Royce après avoir copié Mercedes. Et alors ? Je n'ai fait que suivre scrupuleusement cet enseignement de mon père qui disait " s'il s'agit de voler quelqu'un, mieux vaut choisir la National Bank plutôt qu'une épicerie de quartier ! ". On a certainement apprécié à Stuttgart.


Cadillac Seville, 1980

A la fin de la décennie, Bill Mitchell doit réduire les dimensions des véhicules qu'il dessine. La crise pétrolière de 1973/1974 a changé la donne et imposé de nouveaux critères d’achat, comme ceux du prix et de l’économie d’utilisation. Le designer ne sera pas très inspiré quand il s'agira de concevoir les lignes des dernières compactes de la génération " X " (Buick Skylark, Chevrolet Citation, Pontiac Phoenix et Oldsmobile Omega). Son talent s'accommode mal à cette réduction des dimensions, et il préfère s'éloigner progressivement des bureaux d'études.


Chevrolet Citation, 1981


Années 80

Bill Mitchell a poursuivi son travail de dirigeant du design de GM durant une grande partie des années 70, avant de s’effacer en juillet 1977. Il exerce dès lors en tant que designer indépendant, et se consacre surtout à son autre passion, la moto. En quittant son poste, notre homme déclarera avoir eu le sentiment d'avoir vécu les dernières grandes années de la Motor City.

A défaut d'avoir fait recette dans les cercles intellectuels, Mitchell a au moins réussi à amuser le " tout Détroit ". Très communicatif, et plutôt bon vivant, l'homme n'a que très rarement dépassé le 1er degré dans ses entretiens ". Toutefois, il n'avait pas été engagé à la GM pour philosopher sur le devenir de l'humanité, mais pour créer des automobiles qui se vendent bien, ce qui fut fait et bien fait. Mitchell s'est toujours efforcé de devancer plutôt que de subir. C'est là le propre des vrais créateurs.

1988

Le 12 septembre, Bill Mitchell succombe d'une crise cardiaque.


 

Principales sources :
Bill Mitchell, la voie de son maître, par D. Laine, Auto Rétro N° 104, avril 1989
Bill Mitchell, 40 ans de style GM, par Claude Bohère, Rétroviseur N°5, janvier 1989
Voitures de rêve, Jean Rodolphe Piccard, Edita Vilo, 1980

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