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Eugene Bordinat
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Ford Thunderbird, 1958 - Collection ALR 1961 En mai, Eugene Bordinat succède à George Walker à la direction du Styling Office de Ford, une entité rebaptisée Design Center en septembre 1966. S'il ne s'impose pas comme le plus talentueux des stylistes, cet authentique manager excelle dans l'art de placer les bonnes compétences aux postes clés. Il saisit avec acuité les attentes du public. Loin de révolutionner l'esthétique de la marque, Bordinat privilégie des lignes consensuelles destinées à plaire au plus grand nombre. Sous son impulsion, le réalisme commercial l'emporte définitivement sur les excès stylistiques de la décennie précédente.
Eugene Bordinat - Copyright 1963 En 1963, Eugene Bordinat décide de marquer les esprits avec un concept car original dont la carrosserie élégante est destinée à habiller le châssis de l'AC Cobra. Ce projet, qui prend le nom de Ford XP Bordinat Cobra, rompt radicalement avec les lignes classiques et musclées de la Cobra originelle. Bordinat opte pour un profil bas, des courbes fuyantes et un long capot qui évoque la vitesse pure. La particularité technique majeure réside dans l'utilisation du Royalex, un matériau composite nouveau à mémoire de forme, développé par Uniroyal, permettant de réduire considérablement le poids de la voiture. Pourtant, malgré son allure de star, la XP Bordinat Cobra reste un exemplaire unique qui parcourt les salons automobiles. Elle attire les regards curieux et les objectifs des photographes, servant ainsi de vitrine technologique et stylistique pour Ford. Apposer son propre nom sur une création d'entreprise peut ressembler à de l'orgueil. Pourtant, dans le Detroit des années 60, le contexte est très différent. Eugene Bordinat occupe le poste de vice-président du design chez Ford. A cette époque, les chefs de studio peuvent apparaître comme des monarques absolus au sein de leurs départements. Nommer un prototype d'après le patronyme du patron est moins un signe de prétention personnelle qu'une manière d'affirmer une signature stylistique et de marquer son territoire face à la concurrence interne et externe.
Ford XP Bordinat Cobra Concept Car - Source : https://fr.wheelsage.org 1965 Membre de l'Industrial Designers Society of America, créée cette même année. Cet organisme vise à structurer la profession de designer industriel autour d'une voix unique et de standards communs. 1968 Lancé sous l'impulsion de Lee Iacocca, alors vice-président de Ford, le projet de la Lincoln Continental Mark III doit redonner du prestige à la division de luxe du groupe. Eugene Bordinat convainc Henry Ford II d'adopter une silhouette aux lignes à la fois massives et nostalgiques. La voiture se distingue par sa calandre verticale proéminente inspirée des Rolls-Royce et par la protubérance sur le couvercle de la malle, un hommage à la Continental Mark II de 1956. Elle est commercialisée au printemps 1968. Sous son immense capot se loge un V8 de 7,5 litres et 365 ch, ce qui permet au lourd coupé de dégager une autorité immédiate sur la route. Positionnée comme une réponse directe à la Cadillac Eldorado, la Mark III rencontre un vrai succès commercial et devient l'un des modèles les plus rentables de l'histoire de la marque, grâce à l'utilisation de composants partagés avec le reste de la gamme Ford.
Lincoln Continental Mk III - Source : https://fr.wheelsage.org 1980 Eugene Bordinat quitte ses fonctions de vice-président du design chez Ford, après dix-neuf années à la tête du style de la firme. Sa longévité à ce poste clé témoigne de l'influence considérable qu'il a exercée sur l'identité visuelle des voitures du groupe durant deux décennies. Jack Telnack, qui a fait ses preuves au sein des filiales européennes et australiennes du groupe, lui succède. Cette transition marque un tournant stylistique pour l'entreprise. Telnack va insuffler une philosophie de design beaucoup plus aérodynamique, qui se concrétisera notamment avec le succès commercial de la Ford Taurus lancée en décembre 1985. 1987 L’heure de la retraite sonnée, Eugene Bordinat se lance dans l’écriture de ses mémoires. Ce manuscrit lève le voile sur les coulisses de sa carrière chez Ford et s’attarde plus particulièrement sur les liens qu'il a entretenus avec le " grand patron ", Henry Ford II. Alors que le texte est déjà validé, une ultime phase de révision s’engage, interrompue brutalement par sa disparition. Il succombe en effet le 11 août 1987 d'une affection pulmonaire foudroyante. Sous l’impulsion de son éditeur, il avait pourtant accepté de muscler son récit pour adopter une posture plus offensive à l’égard de Lee Iacocca. Malgré la volonté de sa veuve de mener ce projet à son terme, l’ouvrage ne sera jamais livré au grand public.
Eugene Bordinat - Copyright A sa mort, la presse spécialisée ne se contente pas de saluer le designer. Elle brosse le portrait d’un véritable stratège. Sous la plume de Paul Lienert, Eugene Bordinat apparaît moins comme un simple créatif que comme un esthète politique au cœur de la machine industrielle. Homme d’une grande sophistication, maniant l’humour à froid avec une précision chirurgicale, il s'appuyait sur un atout redoutable, une mémoire exceptionnelle qui faisait de lui un interlocuteur aussi impressionnant qu'imprévisible. Pour Lienert, Bordinat était un manœuvrier d’exception. S’il dirigeait ses équipes avec une main de fer gantée de velours, il savait aussi orienter le récit médiatique à sa guise et, chose plus rare, influencer sa propre hiérarchie, inversant ainsi les rapports de force traditionnels dans l’entreprise. |