Nom de circuit


Les nuages noirs qui assombrissaient l'avenir du vieil autodrome de Linas-Montlhéry se sont estompés. C'est heureux car ce circuit est un vrai symbole. Savez-vous qu'à une époque, on baptisait les voitures de noms de circuits de vitesse. Nous allons vous raconter leur histoire.

Depuis quelques années, on remplace petit à petit le nom de nos chères compagnes à quatre roues soit par des sigles composés de deux ou trois lettres qualifiées de nerveuses, soit par des noms qui ne veulent pas dire grand-chose mais qui ont le mérite de bien sonner aux oreilles. Naguère, on leur donnait des noms de villes ou de régions, mais aussi des noms de circuits de vitesse ou de grands rallyes. Les noms de ces lieux évocateurs de records, d'exploits sportifs ou de vitesse pure étaient, vous vous en doutez, réservés évidemment à des véhicules à connotation sportive.

Dément, le Mans

Le circuit de la Sarthe où se disputent les célèbres 24 Heures du Mans est certainement le plus mythique. Depuis la création de l'épreuve, baptiser " Le Mans " leurs modèles sportifs a toujours tenté les constructeurs. Alfa Romeo et Aston Martin avaient commencé dans les années 30. Plus près de nous, la petite marque française DB, qui s'était imposée plusieurs fois dans sa catégorie en terre mancelle, avait exploité ce nom en 1959, sur un cabriolet à moteur Panhard 850. Lorsque Deutsch et Bonnet se séparèrent en 1962, sa construction fut reprise sous le nom de René Bonnet Le Mans, animée cette fois par un quatre cylindres 1108 cm3 emprunté à une Estafette nécessitant pour ce faire un inélégant bossage sur le capot. En 1963, on retrouvait dans la sculpturale Panhard 24 CT, non pas un nom, mais la magie du chiffre 24 rappelant implicitement les innombrables victoires au Mans de la firme de la Porte d'Ivry.


Panhard 24

De son côté, Ferrari se servit seulement des initiales de " Le Mans " pour caractériser sa 330 LM en 1963, et surtout pour ses 250/275 LM construites à trente-cinq exemplaires, dont l'un s'imposa en 1965, marquant l'ultime victoire de la firme de Maranello sur ce célèbre circuit. General Motors a appelé " Le Mans " un de ses modèles Pontiac à partir de 1962.


Pontiac Le Mans, 1970

La célèbre firme britannique Bentley, en souvenir des cinq victoires sur cette piste, a utilisé le nom du virage de Mulsanne pour un modèle à vocation sportive, puis plus tard celui d'Arnage, autre lieu mythique de ce même circuit. Le constructeur britannique proposa aussi une Brooklands. Même cause, même effet. Enfin, rappelons que Alpine avait présenté une Alpine V6 Turbo en 1991 rebaptisée " Le Mans ", qui se distinguait par sa face avant et ses ailes arrière voluptueusement gonflées. Renault, pardon Alpine, récidivera avec une série spéciale nommée cette fois Magny-Cours, pour vendre ses dernières A 610 en 1995.


Alpine Le Mans, 1990

Enfin, quand on dit Alpine, on pense évidemment à Sunbeam Alpine dont le préparateur Harrington a vendu une version Le Mans à partir de 1961. Il s'agissait d'un coupé à l'arrière fast-back très prononcé, sur lequel les ailerons du modèle de base avaient disparu.

D'autres marques baptisèrent " Le Mans " leurs modèles : Il y eu ainsi une  Nash Healey Le Mans en 1953, une Jaguar XJ-S Le Mans en 1990, une Aston Martin V8 Le Mans en 1999, une série limitée Audi TT Le Mans en 2002, etc ... Cadillac osa même un concept car Le Mans en 1953.

La Coupe des Alpes

Restons avec Alpine, dont le nom rappelle que la petite firme de Dieppe est née de la victoire de la 4 CV Renault de Jean Rédélé à la Coupe des Alpes de 1954. Deux ans plus tard, le pilote Maurice Michy imposait à plus de 109 km/h de moyenne dans sa catégorie son Alpine aux Mille Miles Italiennes. C'est cette victoire qui donna son nom aux premiers coaches A 106 Mille Miles, tout simplement.

En 1960, avec Jacques Féret, la nouvelle berlinette A 108 fit sa première sortie officielle au Tour de France Automobile. Vous vous doutez de la suite. On décida tout simplement de la désigner sous les initiales de BTP ou si vous préférez Berlinette Tour de France.


Alpine Berlinette Tour de France

Renault, qui s'était imposé plusieurs fois au Tour de Corse depuis 1956, s'appropria l'image de cette difficile épreuve pour appeler ainsi une version " compétition client " très poussée de sa puissante R5 Turbo, épaulée par une autre dénommée Cévennes. Bien des années avant, le 850 cm3 de la Dauphine s'appelait Ventoux parce que le pilote marseillais Robert Manzon avait gagné dans sa catégorie la célèbre course de côte en 1949 au volant d'une 4 CV très affûtée. Pour terminer avec Renault et Alpine, sachez qu'au Brésil où la Berlinette était construite sous licence, elle était surnommée Interlagos, comme le circuit de vitesse.


Renault 5 Alpine Tour de Corse (source : http://www.largus.fr)

Forza Monza

Construit près de Milan au début des années 20, l'autodrome de Monza est un circuit dont le nom a fait rêver plusieurs générations de " tifosi ". Avouez qu'il exhale une sonorité idéale pour qualifier une voiture sportive. Monza sonne comme un rugissement de moteur. Dès 1955, Ferrari avait baptisé ainsi une Ferrari de compétition. Très vicieuse à piloter à cause d'une mauvaise répartition des masses, la 750 Monza a envoyé au paradis un certain nombre de pilotes de la Scuderia ces années-là.

Deux ans plus tard, la petite firme italienne Abarth pulvérisa de nombreux records du monde sur l'autodrome italien. En souvenir de cet exploit, Carlo Abarth baptisa Monza ses minuscules coupés 700 et 850 bâtis sur la plate-forme des Fiat 600. En 1961, Chevrolet réutilisa ce nom emblématique sur la version sportive à turbo compresseur poussée à 150 ch de son élégante Corvair à moteur arrière. Mais la carrière éphémère de cette voiture maudite assassinée par l'avocat Ralph Nader fit disparaître la Monza, dont le nom reprit du service plus ou moins régulièrement sur certaines Chevrolet sportives qui ne laisseront pas hélas de souvenirs impérissables dans nos mémoires.


Chevrolet Corvair Monza Convertible

General Motors, propriétaire de l'appellation, la ressortira du tiroir pour le coupé Opel réalisé en 1978 sur la base de la Senator. Si on totalise les versions 4 et 6 cylindres, c'est certainement la Monza la plus produite puisque pas moins de 55 000 exemplaires ont été fabriqués par la firme allemande.

Le pourquoi du comment

Début 1967, trois prototypes Ferrari passaient victorieux côte à côte la ligne d'arrivée des 24 Heures de Daytona, battant les Ford 7 litres qui prirent leur revanche aux 24 Heures du Mans. Pour commémorer cette victoire historique, Ferrari appela Daytona quelque 18 mois plus tard celle qui succédait à la 275 GTB. Jusqu'alors c'est la cylindrée unitaire de chaque cylindre (365 x 12 = 4,4 litres) qui désignait les Ferrari. C'est sous le nom de Daytona, certes plus  vendeur aux USA que 365 GTB 4, que cette superbe voiture rentra de son vivant dans la légende.


La victoire des trois prototypes Ferrari à Daytona en 1967

Auparavant, AC avait déjà utilisé le nom de ce circuit situé en Floride sur ses fameuses AC Cobra profilées. La raison ? Tout simplement parce que ce coupé réalisé sur la base d'un roadster avait débuté en 1964 à Daytona sans s'imposer d'ailleurs, ce qu'il fit la même année aux 12 Heures de Sebring. Mais il était trop tard pour la rebaptiser Sebring. Dodge quelques années plus tard, a dénommé également Daytona son incroyable modèle Charger affublé d'énormes ailerons stabilisateurs avant de l'utiliser de nouveau sur de pâles coupés 4 cylindres 2,2 litres au début des années 80, dont nous ne dirons rien de peur d'en dire trop de mal.


La Dodge Daytona originale, puis celle des années 80

Et le Nürburgring ? C'est toujours le bon Carlo Abarth (il était réputé pour être tout sauf bon et gentil, puisqu'il tyrannisait ses pilotes) qui a utilisé pour la première fois ce nom pour ses berlines Abarth 850 et 1000 dérivées des Fiat 600 qui remportèrent des centaines de victoires. Tant que nous sommes sur le terrible grand Nürburgring, rappelons qu'il s'y disputait une originale épreuve d'endurance organisée sur 22 kilomètres du circuit de la montagne de l'Eifel, baptisée le Marathon de la route, où les petites DAF automatiques connurent quelques succès. C'est pour les commémorer que le constructeur néerlandais a dévoilé un peu plus tard des versions 55 et 66 à la présentation plus sportive siglée Marathon.


Daf 55 Marathon

As-tu vu Monte Carlo ?

Le légendaire rallye de Monte-Carlo fait autant rêver que la ville qui accueille son arrivée. D'où une profusion de voitures appelées Monte-Carlo ou Monaco. Certes, si la Ford Comète à moteur V8 4 litre a été rebaptisée ainsi, c'est probablement à cause de la ville, de même que les Chevrolet Monte-Carlo des années 60/70. En revanche, on peut supposer que le coupé Lancia Beta Monte-Carlo à moteur central 2 litres né en 1975 doit son nom aux nombreuses victoires de la vieille firme italienne ici même. De son côté, la petite Saab 96 Sport fut rebaptisée Monte Carlo à la suite des victoires de ce modèle en 1962 et 1963 avec Erik Carlsson. Il s'agissait d'une voiture avec laquelle le robuste Suédois se mettait assez souvent sur le toit, ce qui lui avait valu le surnom affectueux de " on the roof ". Mais ce n'est pas un petit tonneau qui empêchait la ronde Saab, qui tournait d'ailleurs très bien sur elle-même vu ses formes, de repartir dans le sifflement aigu de son 3 cylindres 2 temps poursuivi par son panache blanc.


Saab Monte Carlo V4

Passons rapidement sur la Dodge Monaco et sur la Cooper Sport du même nom, pour en venir à Simca qui avait donné ce nom ensoleillé à une version très cossue de sa Grand Large P60 dévoilée en 1959.

Simca et ses records du monde

La Sima Aronde Grand Large avait la spécificité d'être animée par le moteur " Flash Special " poussé à 57 ch contre 48 ch pour la mécanique de l'Aronde Deluxe et Elysée. Il équipait depuis deux ans l'Aronde Montlhéry, version sportive de la gamme qui pointait son capot à près de 140 km/h, une belle vitesse pour une 1300 cm3 il y a plus d'un demi- siècle. Pourquoi Montlhéry ? Pour Simca, le vieil autodrome se St Eutrope était le terrain idéal pour battre des records du monde qui frappaient beaucoup l'opinion ces années-là, prouvant la robustesse toujours contestée des voitures à l'hirondelle. Déjà en 1953, une Aronde de série avait pulvérisé de nombreux records à Montlhéry, performance qu'elle récidiva en 1957, parcourant plus de 100 000 km à près de 113 km/h de moyenne.


Simca Aronde 1300 Montlhéry

Trois ans plus tard, pour réaffirmer devant l'opinion la solidité de son " nouveau " moteur à cinq paliers rebaptisé " Rush ", Simca alla encore plus loin. Sur le vieil anneau cimenté et tout ridé de Miramas situé près d'Arles, du 25 avril au 14 juillet, une Simca Ariane ainsi propulsée pulvérisa pas moins de 57 records du monde avalant plus de 200 000 km à 100 km/h de moyenne. Evidemment, dès le Salon de Paris, cette mécanique équipa l'Aronde dont la version sportive conserva néanmoins le joli nom de Montlhéry. En revanche, l'Ariane fut rebaptisée Miramas en souvenir de cet exploit. Après avoir été racheté par Kléber, ce vieux circuit est depuis 1986 la propriété de BMW qui l'utilise comme piste d'essais.


Simca Ariane, ses exploits à Miramas

Viva Carrera

La vraie Carrera Panamerica était une impitoyable épreuve routière organisée au début des années 50 au Mexique. Trop meurtrière, elle fut suspendue avant de revoir le jour à titre de course historique. Sur ce terrain très difficile, les Porsche réalisèrent quelques exploits. Le constructeur allemand reprit le nom de Carrera (course en espagnol) pour distinguer les 356 sportives à moteur 1500 cm3 à 4 arbres à cames, qui développèrent en version 2 litres jusqu'à 130 ch sur les dernières Carrera 2 au début des années 60. Ce nom disparaîtra en 1965 avec l'arrêt de la 356C, pour résonner de nouveau sept ans plus tard sur le modèle 911 2,7 litres qui deviendra rapidement une voiture mythique, avant de disparaître remplacée par la SC (Super Carrera), puis de réapparaître ... Il n'y a de nouveau que ce qui a été oublié, c'est bien connu. Cette dénomination fut également utilisée en 1966 et 1967 sur les formidables Porsche Carrera 6 et Carrera 10 qui, bien qu'étant des voitures de compétition, ont tout de même été produites à près de 50 exemplaires.


Porsche 356 Carrera

Sur les difficiles routes siciliennes de la Targa Florio, grâce à leur excellente maniabilité, les Porsche se révèleront également redoutables, cumulant dès 1959 de nombreuses victoires scratch. Comme Carrera, ce nom devenu mythique qualifiera dès 1965 la version découvrable de la 911.


Porsche 911 Targa

C'est à peu près à la même époque que la firme NSU dévoila une version sportive de sa petite 1100 baptisée TT. Ces initiales qui sonnaient aux oreilles signifiaient Tourist Trophy, épreuve routière très dangereuse organisée en son temps sur l'île de Man. Si la firme de Neckarlsum n'avait jamais brillé sur quatre roues dans cette course meurtrière, en revanche c'était en mémoire de ses victoires sur deux roues sur ce même terrain.

Mexico, Mexico !

Vous n'ignorez certainement pas pas qu'une Formule 1 Cooper Maserati 3 litres pilotée par " big " John Surtess a remporté le dernier grand prix de la saison 1966. C'était le GP du Mexique. Ce n'est pas pour cette raison que la firme Maserati a baptisé ainsi son coupé qui a vu le jour un an avant, en 1965. En revanche, si Ford a dénommé ainsi une Escort à connotation sportive à moteur 1600 au début des années 70, c'est bien parce qu'en 1970 une Ford Escort RS pilotée par Hannu Mikkola et Gunnar Palm s'est imposée dans l'interminable rallye Londres-Mexico long de 16 000 miles (25 750 km), à travers l'Europe et l'Amérique du Sud.


Ford Escort Mexico

Mais revenons à Maserati pour signaler que si le modèle Sebring s'appelait ainsi, c'est à la suite des performances de la firme bolognaise sur ce circuit américain. Il en fut de même pour l'Indy, au nom choisi pour commémorer le trentième anniversaire de la première victoire sur le célèbre anneau américain de la firme au trident en 1939, ou de la Kyalami appelée ainsi suite à la dernière victoire à Kyalami en Afrique du Sud d'un moteur Maserati en Formule 1 en janvier 1967, obtenue grâce au petit Mexicain Pedro Rodriguez. Son rival Lamborghini a usé du nom de Jarama en 1970. Il s'agit d'un circuit de vitesse situé près de Madrid. Mais le constructeur n'y a jamais remporté de victoire !


Maserati Kyalami

Allesandro de Tomaso fit de même lorsqu'il présenta un très beau coupé propulsé par un moteur de Ford 1500 qu'il baptisa Vellelunga, du nom d'un circuit de vitesse situé près de Rome, dont le premier tracé était dérivé d'un ancien hippodrome. Mais ce sont toujours des chevaux ! Evidemment, il y en a eu beaucoup d'autres : la Bugatti Brescia, la Delahaye Coupe des Alpes ou la Healey Silverstone, du nom du circuit anglais réalisé cette fois à partir d'une ancienne piste d'aviation ...


Texte : Patrice Vergès, 1997 - Adaptation 2014 / Carcatalog
Ne pas reproduire sans autorisation de l'auteur.

Retour au sommaire de Oncle Pat - Retour au sommaire du site