Borgward, une existence brève mais remarquée


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Carl Borgward a constitué dans les années 30 le groupe qui portait son nom, composé des quatre marques Lloyd, Hansa, Goliath et Borgward. La marque Borgward proposait les voitures les plus puissantes et les plus chères du groupe. Troisième constructeur allemand à la fin des années 50, Borgward a alors dû affronter de graves difficultés financières qui l'ont fait sombrer en 1961.


A l'origine, Lloyd naît en tant que filiale de la Compagnie de Navigation Norddeutsche Lloyd et débute la construction automobile en 1906 avec des modèles électriques Krieger. Très vite, la marque délaisse cette motorisation au profit des véhicules à essence, davantage plébiscités par la clientèle. De son côté, Hansa, fondée la même année, rencontre un succès rapide avec ses petites voitures. Cette réussite lui permet de croître et de se diversifier au point de devenir l'un des constructeurs allemands majeurs, réputé pour la qualité technique et la finition soignée de ses engins. En 1914, Lloyd, pénalisée par des volumes de production trop restreints, intègre Hansa pour commercialiser ses modèles sous l'appellation commune Hansa-Lloyd.

Après cette fusion, l'activité prospère jusqu'à ce que la crise économique de 1929 mette un terme à cette ascension. L'homme d'affaires Carl Borgward prend alors le contrôle de l'entreprise. En 1931, une troisième entité, Goliath, rejoint le groupe. Spécialisée dans les véhicules utilitaires, elle s'aventure également dans le tourisme avec la Pionier, une voiturette à trois roues motorisée par un bloc de 200 ou 250 cm3 qui séduit 4 000 acheteurs jusqu'en 1934. Enfin, une quatrième marque portant le nom de son propriétaire, Borgward, intègre l'ensemble en 1939 pour se positionner sur le segment haut de gamme avec la production d'un modèle de grosse cylindrée.

Hansa commercialise en 1938 la 6 cylindres 2000, qui devient sans changement significatif la Borgward 2000 en 1939, avant de passer en 2,3 litres et d'adopter jusqu'en 1942 la désignation de Borgward 2300 - Copyright

Carl Borgward adopte le losange comme emblème, dont les quatre pointes symbolisent les marques du groupe : Borgward, Hansa, Lloyd et Goliath. Il assigne une mission spécifique à chaque entité : Lloyd se charge des petites cylindrées, Hansa des modèles intermédiaires, Goliath des véhicules utilitaires, tandis que Borgward chapeaute le segment supérieur. Implantées à Brême, entre Hambourg et Hanovre, les usines produisent pendant la guerre des camions, des torpilles et des chenillettes, avant que les bombardements alliés ne détruisent une grande partie de ces installations en octobre 1944. Bien qu'incarcéré peu après la fin du conflit, Carl Borgward retrouve rapidement sa liberté pour reprendre les rênes de son affaire.


1949 : Borgward Hansa 1500


Dans une Allemagne en ruines, la reconstruction s'amorce laborieusement. Tandis que les sites industriels redémarrent timidement avec des utilitaires et quelques voitures de tourisme, Carl Borgward crée l'événement. En mars 1949, moins de quatre ans après la capitulation du Troisième Reich, il présente au Salon de Genève la première voiture allemande de l'après-guerre : la Hansa 1500. Cette élégante berline adopte un style ponton à trois volumes, directement inspiré des récentes créations américaines de Kaiser-Frazer.

Lancée en 1949, la Borgward Hansa 1500 à carrosserie ponton est la première vraie nouveauté allemande de l’après-guerre, car les autres constructeurs en sont encore à proposer des voitures d’avant-guerre à peine modifiées - Copyright

En mars 1949, le style de la Borgward Hansa 1500 fait véritablement sensation, même si la forme ponton a déjà fait des émules en Angleterre et aux Etats-Unis. Carl Borgward lui-même a participé au design du nouveau modèle. Il s’agit de la première voiture allemande à adopter ce dessin à ailes intégrées. Borgward est largement en avance sur DKW, Mercedes, BMW, Opel et Ford, ses concurrents locaux, qui dévoileront leurs nouveaux modèles plusieurs années après.

La Borgward Hansa 1500 est proposée dans une version cabriolet à quatre places. Celle-ci présente un style élégant, presque d’avant-garde. Seule la capote nous renvoie aux années trente - Copyright

La production de la Hansa 1500 démarre en octobre 1949. Cette berline de 4,45 mètres de long, disponible en deux ou quatre portes, est dotée d’un moteur 4 cylindres de 1 498 cm3 développant 48 ch, puis 52 ch en 1952. Un moteur 4 cylindres de 1758 cm3 de 60 ch est disponible à partir de 1952, le modèle est alors renommé Hansa 1800. Une version 1800 diesel est proposée à partir de 1953, mais ses ventes demeurent confidentielles. La gamme est complétée par un break deux portes et un cabriolet deux portes. Les Hansa 1500 et 1800 sont remplacées en 1954 par la Borgward Isabella. Au total, elles ont été produites à 35 000 exemplaires entre 1949 et 1954.

La Borgward Hansa 1500 est disponible dans une version break appelée Combi d'un style très moderne pour l’époque. Les breaks ne sont pas si courants au début des années 50 - Copyright


1952 : Borgward Hansa 2400


Pour couronner la gamme bien étagée du groupe Borgward composée au printemps 1951 des petites Lloyd LP300, Goliath GP700 et Hansa 1500, Carl Borgward dévoile au Salon de Francfort en septembre 1951 une limousine profilée pour foncer sur les " autobahn ", la Borgward Hansa 2400. Elle peut être considérée comme l’héritière directe de la Borgward 2300 de 1939. La voiture de 4,46 mètres de long se présente sous l’aspect d’une grande berline six glaces dotée d’une partie arrière fastback assez originale, inspirée par les limousines Hudson américaines. Cet arrière fuyant sera repris sur la Citroën DS en gestation à cette époque, mais le traitement de la partie arrière sera toutefois très différent.

La Borgward Hansa 2400 six cylindres dévoilée en 1951, mais produite à partir de 1952, se place au sommet de la gamme du constructeur. Sa carrosserie s’inspire des Hudson " step down " du millésime 1948 - Copyright

La Borgward Hansa 2400 est motorisée par un 6 cylindres de 2 337 cm3 de 82 ch qui autorise une vitesse de 150 km/h, niveau de performance assez rare à cette époque. La production du modèle débute en 1952 mais les ventes s’avèrent décevantes, la silhouette du modèle rebutant la clientèle très conservatrice de ce type de véhicule. Au total, 1 032 exemplaires trouvent preneur entre 1952 et 1959, incluant une version trois volumes apparue en 1953, dont la longueur est portée à 4,66 mètres. La Borgward Hansa 2400 est livrable avec une boîte à quatre vitesses entièrement synchronisées, ou avec une boite automatique très critiquée par la clientèle, car peu performante.

Lancée en 1953, la Borgward 2400 trois volumes reçoit un lifting en 1955 qui la rapproche visuellement de l'Isabella apparue un an plus tôt - Copyright

La version fastback est arrêtée en 1955, tandis que la version trois volumes poursuit sa carrière en pointillé jusqu’en 1959, date de son remplacement par la Borgward P100. Face à la Mercedes 220, à l'Opel Kapitan et même à la BMW 501/502, Carl Borgward subit un véritable échec dans le haut de gamme. Par contre, la nouvelle Isabella lui ouvre les voies du succès en milieu de gamme.


1954 : Borgward Isabella 


1954 est l’année choisie par Carl Borgward pour remplacer la Hansa 1500/1800 lancée cinq ans plus tôt. Le style ponton s’est maintenant généralisé chez la plupart des constructeurs et la Hansa semble désuète, surtout avec ses faibles surfaces vitrées et son pare-brise en deux parties. Carl Borgward dessine avec talent une très jolie berline deux portes à trois volumes de 4,39 mètres de long, performante, moderne et confortable, baptisée Isabella, dotée d’un moteur quatre cylindres de 1 493 cm3 développant 60 ch ou 75 ch (TS) et d’une boite à quatre vitesses synchronisées.

Le nom Hansa disparaît, seul celui de Borgward subsiste, et permet au modèle de monter en gamme. L’Isabella est placée idéalement sur le marché allemand entre les Ford 12M et Opel Olympia Rekord d’une part, et la Mercedes 180 d’autre part. Son succès dépasse toutes les espérances du constructeur, puisque grâce à ce modèle le groupe Borgward supplante en volume de production Ford Allemagne en 1954, puis Mercedes en 1955, année au cours de laquelle 84 113 voitures sont produites à Brême.

La Borgward Isabella lancée en 1954 succède à la Hansa 1500/1800. C’est une berline fort joliment dessinée de 4,39 mètres de long qui n’est pas disponible en version quatre portes, comme beaucoup de voitures allemandes à cette époque. Plus de 200 000 Isabella sont produites jusqu’en 1961 - Copyright

Le groupe Borgward devient le troisième constructeur allemand, derrière Volkswagen et Opel. L’Isabella incarne à ce moment la réussite du groupe de Brême, conjuguant un certain raffinement technique avec une réelle élégance et une finition soignée, confirmée par le lancement de la version coupé en 1957. La berline rivalise avec les Volvo, Lancia et Alfa Romeo (BMW est à l’époque absent sur le marché de la voiture moyenne), alors que le coupé croise le fer avec la Mercedes 190 SL. Un break deux portes complète la gamme des Isabella en 1955, ainsi qu’un cabriolet deux portes. Le coupé donne naissance à un autre cabriolet à la diffusion plus confidentielle. Au total, les Isabella sont produites à 203 000 exemplaires entre 1954 et 1961.

Le coupé Borgward Isabella lancé en 1957 est d’un dessin très différent de celui de la berline. Il présente des lignes élégantes et baroques signées Carl Borgward. Il est doté d’un moteur quatre cylindres de 1,5 litre développant 75 ch - Copyright


1959 : Borgward P100


Avant de remplacer l’Isabella en 1961 ou 1962, Carl Borgward avait prévu de remplacer la limousine Hansa 2400 en 1959. Ce modèle mal aimé n’a pas trouvé sa clientèle depuis 1952, davantage attirée par les produits concurrents. Présentée au Salon de Francfort en septembre 1959, la nouvelle Borgward 2,3 litres P100 à moteur six cylindres est totalement nouvelle. Elle se présente sous la forme d’une grande berline quatre portes à trois volumes de 4,72 mètres de long, avec un grand pare-brise et une lunette panoramique, agrémentée de petits ailerons discrets à l’arrière. Le modèle adopte un style net et épuré, moins arrondi que celui de l’Isabella.

Comme l’Isabella et la Hansa 2400, la P100 est une propulsion, mais qui peut être équipée d’une suspension pneumatique, d’une technique différente de celle de la Citroën DS, suspension qui sera d’ailleurs reprise sur les Mercedes 300 SE au début des années 60. La Mercedes 220 SE (W112) apparaît au même moment que la Borgward P100. Il s’agit en réalité de sa concurrente la plus directe qui connaît un incontestable succès, contrairement à la Borgward qui ne va pas dépasser les 2 500 ventes cumulées durant sa courte carrière, malgré d’indéniables qualités.

Lancée en 1959, la Borgward P100 à moteur six cylindres 2,3 litres présente un style très différent de la Hansa 2400 qu’elle remplace. Elle peut être équipée sur demande d’une suspension pneumatique - Copyright

La P100 est elle aussi victime de la débâcle du groupe Borgward puisque sa fabrication est stoppée dès 1961. Victime ou responsable ? On peut effectivement se le demander, car la P100 s’avère un gouffre financier, notamment son étonnante suspension pneumatique qui grève les coûts de fabrication du groupe. De plus, les espoirs d’exporter la P100 sur le marché américain sont vite déçus, car les Big Three (GM, Ford, Chrysler) lancent leurs premières " compactes " fin 1959 (Corvair, Falcon, Valiant). Celles-ci provoquent une chute des ventes aux Etats-Unis des voitures européennes.


1961 : faillite du groupe Borgward 


L’année 1960 se termine sur un volume de 85 507 voitures produites par le groupe Borgward. La gamme bien étagée du constructeur se compose des Arabella, Hansa 1100, Isabella et P100. C’est la gamme la plus diversifiée parmi les marques allemandes, bien plus diversifiée que celle de Volkswagen, Opel, Ford, Mercedes ou DKW. Mais justement cette diversification s’avère coûteuse, d’autant plus coûteuse que les quantités produites pour chacun de ces modèles sont insuffisantes pour rentabiliser l’ensemble.

En outre, le modèle le plus produit et le plus rentable du groupe, l’Isabella, est devenu le plus ancien, et la clientèle attend sa remplaçante avec une certaine impatience. Peut-être aurait-il fallu lancer la remplaçante de l’Isabella avant celle de l'Hansa 2400. Elle est en phase d’étude avancée. Il faudrait encore attendre un an ou deux pour parfaire sa mise au point. Son dessin est signé Pietro Frua.

Glas dévoile une nouvelle berline au Salon de Francfort 1963, la 1500. Son style élégant, bien dans l'air du temps, est aussi dû au styliste italien Pietro Frua. On prétend que cette carrosserie de 4,41 mètres de long a été proposée, en vain, à Carl Borgward pour remplacer l' Isabella - Copyright

En janvier 1961, coup de tonnerre, un quotidien allemand titre " Borgward stoppe ses paiements ". La nouvelle relayée à la radio fait l’effet d’une bombe, cette annonce donnant le coup de grâce au constructeur automobile déjà fragilisé. En effet, Carl Borgward s’est trouvé obligé les années précédentes de recourir à l’emprunt, sous la caution du Sénat régional, ce qui lui a permis notamment de financer les coûteux lancements des Arabella et P100. Ce recours au pouvoir politique lui sera fatal, car alors que les premières rumeurs alarmistes courent sur la fragilité financière de son entreprise, il est contraint de la céder au Land de Brême. Le commissaire aux comptes justement nommé au Land étant administrateur de BMW, autre constructeur en grande difficulté à l’époque, la mise en liquidation d’un concurrent gênant lui paraît s’imposer comme étant la meilleure des solutions. C’est ainsi que le groupe Borgward est acculé à la faillite. L’année 1961 se termine par un volume catastrophique de 22 231 voitures produites.


Epilogue


Après la tentative avortée auprès de la ville de Brême pour renflouer l’affaire, une autre tentative de redressement est engagée avec le groupe américain Chrysler, alors troisième constructeur mondial, qui cherche à s’implanter en Europe. Si les rapprochements avec Simca et Rootes se concrétisent au même moment, Chrysler renonce à prendre le contrôle de Borgward à cause de son endettement trop important.

Cet ultime accord manqué sonne le glas du constructeur de Brême dont le naufrage devient alors inévitable. L’activité industrielle prend fin en 1962, année au cours de laquelle 663 voitures sont assemblées. Les outils de production de l’Isabella et de la P100 sont alors démontés et expédiés par bateau au Mexique, où la société Impulsora Mexicano Automotriz assemblera près de 2 300 berlines P100 modifiées, rebaptisées 230, jusqu’en 1967.

La Borgward 230 GL produite au Mexique est identique au modèle allemand, mais une version moins chère appelée 230 voit sa lunette panoramique abandonnée et ses ailerons arrière rabotés - Copyright

Carl Borgward n’a pas eu le temps de voir les premiers exemplaires de la P100 mexicaine sortir d'usine, puisqu’il décède le 28 juillet 1963, à l’âge de 72 ans. Quant à l’Isabella, vendue à plus de 200 000 exemplaires entre 1954 et 1961, sa clientèle se tourne en grande partie vers BMW, alors constructeur miraculé qui lance en 1962 sa berline 1500 dessinée par Michelotti … une fille spirituelle en quelque sorte. Enfin, l’activité industrielle automobile existe toujours à Brême, ville où sont produites depuis 1982 les Mercedes Classe C. D’une certaine manière, la tradition de la voiture bourgeoise et sportive initiée par Borgward perdure dans cette ville et bien au-delà.

Texte : Jean-Michel Prillieux
Reproduction interdite, merci.

Voir aussi : http://leroux.andre.free.fr/alrborgward.htm

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