Avant-propos

Au cours du 19ème siècle, parallèlement à la démocratisation de l'imprimerie puis de la publicité, un nouveau métier vit le jour : celui d'illustrateur. Les illustrateurs pouvaient travailler pour la publicité (via les affiches publicitaires, la publicité magazine et les catalogues), pour la presse (illustration d'articles, de couvertures ...) ou l'édition de livres. Dans ces pages, nous allons porter une attention particulière aux illustrateurs ayant oeuvré pour l'automobile en France. Aucun illustrateur ne travaillait exclusivement pour la publicité automobile. Certains cependant le firent de manière plus évidente que d'autres.

1. Affiche publicitaire

Au 19ème siècle, les débuts de l'industrialisation croissante permettaient une production de masse qu'il fallait vendre à une vaste population de travailleurs disposant désormais d'un revenu régulier, et ceci au delà des besoins de première nécessité. Ce fut la raison d'être des premières affiches publicitaires à partir des années 1850. Elles vantaient alors les destinations lointaines, les vins et liqueurs, l'épicerie fine, etc ...

L'affiche automobile demeurait un objet rare. D'autres secteurs de l'économie avaient pourtant déjà fait leur révolution publicitaire. Les premières affiches annonçaient les exploits des Renault en course, ou les premiers salons automobiles. Bientôt, l'affiche permettait de promouvoir les nouveaux modèles, les produits et services associés à ces automobiles, mais aussi les courses organisées ici et là.

La loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881 intégrait des règles propres à l'affichage public. Des murs entiers, des pignons se louaient à l'affichage. Dans les villes en profondes transformations, les palissades s'animaient de réclames. En 1900, les couloirs et les stations du nouveau métro parisiens furent conçus dès l'origine comme autant de supports publicitaires.


Affiche de George Gaudy, Automobiles Turenne de Niort


Automobiles Barré, Niort - Environ 1903, illustrateur Marcellin Auzolle (1862-1942)


Affiche de 1901 de Marcel Bloch mettant avec talent en valeur la vaste gamme des produits Alcyon


Cyclecars Fournier, Levallois, environ 1920

A partir des années 10 en particulier apparurent quelques affiches hautes en couleurs au caractère comique. Mais ces affiches demeuraient rares jusqu'à ce qu'un artiste spécialiste de la publicité automobile, René Vincent, fasse parler de lui. Ce fut véritablement le précurseur dans son domaine. D'autres illustrateurs allaient bientôt le seconder, puis lui succéder.


Affiche à caractère comique pour les amortisseurs Houdaille de Jehan Testevuide (1873-1922).

Au début du 20ème siècle, en France notamment, l'affiche était un moyen de communication majeur, très répandu et accessible à toute la population. Elle s'inscrivait dans les courants stylistiques du moment : lignes souples de l'Art Nouveau au début du siècle, puis traits géométriques de l'Art Déco à partir des années 20.


Affiche signé par Robert Falcucci

Dans le milieu qui nous intéresse, quelques illustrateurs se firent une place au soleil : René Vincent déjà cité, Ernest Montaut, Walter Thor, Alex Kow, Geo Ham, Jean Jacquelin, Robert Falcucci, etc ... Plusieurs d'entre eux signèrent durant les années 20 et 30 l'âge d'or de l'affiche automobile. Seules les grandes marques avaient les moyens de s'offrir ces dessinateurs reconnus, et de faire imprimer des affiches de grande qualité. 


Savignac imaginait en 1953 cette affiche pour Dunlop. Le style s'est affiné, le message s'est simplifié. L'annonce s'adressait à un public plus mature face à la publicité désormais omniprésente. Il y eu trois variantes de cette affiche.

L'affiche a dès ses débuts accédé au statut d'objet d'art auprès d'une minorité de connaisseurs et de collectionneurs. Des éditeurs et des marchands fournissaient ceux ci, en dehors des flux destinés à l'affichage public. C'est grâce à cet intérêt que plusieurs exemplaires de ces pièces à la vie théoriquement éphémère sont parvenus jusqu'à nous, et ont pu malgré tout survivre à une longue traversée du désert.

En effet, longtemps négligé, le phénomène de la collection d'affiches a connu une nouvelle jeunesse à partir des années 1970. L'affiche redevenait un objet que l'on collectionne pour son intérêt historique, esthétique ... et financier. Tout ce que l'on regroupe généralement sous le terme d'automobilia (catalogues publicitaires, objets promotionnels ...) suivait la même inflation.

Daniel Georges, fondateur de " La Vie de l'Auto " donnait sa vision du sujet dans l'édition du 1er janvier 1981 :

" Que l'automobile ait inspiré des artistes, c'est certain. Que cet art soit d'inspiration toujours élevée l'est moins. Michelin commandant à O'Galop l'illustration des qualités de ses fabrications et que cela donne " Le pneu Michelin boit l'obstacle " ce n'est évidemment pas Jules II confiant à Michel-Ange la décoration de la Chapelle Sixtine ... Cela posé, il est passionnant de découvrir le talent de toute une série de petits maîtres, d'Ernest Montaut à Géo Ham, de René Vincent à Alexis Kow ou même d'O'Galop à Mich ... En dehors des petits maîtres, ces genres et en particulier l'affiche, mènent à aborder, par la marge, des talents qui se sont épanouis très au delà de l'automobile : Capiello, Cassandre, Paul Colin, Jean d'Ylen ... la liste serait longue et la porte est ainsi entrouverte sur un art plus vaste et, à tort ou à raison, mieux reconnu "


Le pneu Michelin boit l'obstacle, par O'Galop

Dominique Dubarry, dans sa préface du livre " 100 ans d'affiches automobiles ", Maeght Editeur, édité en 1990, précisait :

" L'affiche nous intéresse comme support de la publicité et comme témoin vivant de son époque ; elle exige évidemment un contenu artistique, mais ce dernier est menacé puisque les impératifs commerciaux sont souvent privilégiés au détriment des qualités esthétiques. L'affiche trouve ses lieux de prédilection sur les murs, les palissades, les panneaux de bois ou plastiques des zones en construction ou en réfection. Dans la mesure où elle égaye un quartier, certains prétendent qu'elle a vocation artistique au même titre qu'un toile de maître suspendue aux cimaise d'un grand musée. En réalité, elle est fille des rues, offrant gratuitement ses atours aux flâneurs ou aux chalands intéressés. Le badaud, ravi, profite de la gratuite du spectacle mais le vrai succès de l'affiche est évident lorsque le saute-ruisseau en balade, comme le voyageur engoncé à l'arrière d'un taxi, se trouvent contraints de faire un arrêt sur image. Une ville étrangère restera toujours une inconnue si l'on ne prend pas le temps de regarder ses affiches. L'affiche subit, hélas, les agressions de la pluie, de la poussière et autres pollutions urbaines. En revanche, elle reste proche de ses admirateurs (contrairement à la toile de maître) qui souvent, sans raison apparente, la recouvrent de graffiti ... humoristiques ou injurieux ! Il lui arrive même d'être mutilée, arrachée par des maniaques de la kleptomanie ou souillée par des tagueurs impénitents. On comprend alors pourquoi elle devient si rare !


Affiche Panhard & Levassor, 1891

Une affiche montre, mais aussi elle explique. Il est curieux de constater l'abondance des messages, dès 1891, avec le premier moteur Daimler de Panhard & Levassor. Le passant perçoit d'abord le message à pied ou au pas d'un fiacre tiré par un cheval. Mais très vite, l'automobile prend de la vitesse (le 100 km/h est atteint dès 1899), et la rétine a peu de temps pur s'imprégner d'une image de plus en plus furtive. Dès 1920, des constructeurs comme Benz ou Salmson se contentent de la présence de leur nom sur les affiches. ... Il est vrai que les constructeurs de qualité n'ont rien à prouver, et que très vite dans les années trente, cet usage se généralise. C'est la naissance de qui va devenir la publicité institutionnelle, symbole déterminant de la réussite d'une société qui cultive surtout le nom propre, les produits ou services étant considérés comme très annexes. "

Vous pouvez acheter ce livre ici : http://www.maeght.com

Voir aussi :  http://www.lesartsdecoratifs.fr

2. Publicité magazine

A la fin du 19ème siècle, la publicité pour l'automobile naissante était quasiment absente de la presse périodique. Les rares revues consacrées à ce nouveau moyen de locomotion publiaient quelques encarts textuels, façon carte de visite, au mieux sommairement illustrés d'une voiture de profil ou d'un moteur. Dans les quotidiens la publicité était inévitablement un peu dispersée et soumise à une présentation assez sommaire. Dans les périodiques au contraire, elle prenait ses aises, et constituait un véritable catalogue des productions françaises contemporaines. La publicité devint un art à part entière à partir des années 20, avec ses vedettes, les illustrateurs.

Durant ses deux plus belles décennies, à partir de 1920 environ, le magazine l'Illustration était diffusé à plus de 50 000 exemplaires à destination de 120 pays étrangers. Cet hebdomadaire avait notamment pour ambition de promouvoir la culture et les marques françaises de prestige à travers le monde. Il allait renaître en 1945 sous le titre de France Illustration. Face à une concurrence plus moderne (Réalités, Paris Match, etc ...), sa parution cessait définitivement en 1956 après plus d'un siècle d'existence. Ce magazine proposait une fois par an, au mois d'octobre, un épais numéro spécial consacré à l'automobile. Néanmoins, tout au long de l'année, de pleines pages de publicités signées des meilleurs illustrateurs égayaient ce magazine qui avait pour cible les classes sociales les plus favorisées.


Publicité Talbot signée Géo Ham parue dans l'Illustration du 28 octobre 1930
© : L'Illustration (www.lillustration.com)

Deux revues spécifiques à l'automobile connurent leur heure de gloire entre les deux guerres. Il s'agit d'une part du prestigieux mensuel Omnia, dont le rédacteur en chef était le prolifique journaliste Baudry de Saunier, et d'autre part du bimensuel Automobilia. Outre un traitement classique de l'actualité automobile, ces revues comportaient de nombreuses pages de publicités, parfois en couleurs, plus souvent en noir et blanc.

La presse et la publicité vécurent des années difficiles après guerre. Elles unirent leurs efforts, en créant notamment un distinguo plus net entre information et publicité. Il fut nécessaire d'attendre 1952 pour retrouver le même niveau d'investissement publicitaire qu'en 1938.

En septembre 1946, le magazine l'Automobile voyait le jour. Sa parution, avec un ton plus jeune, plus indépendant vis à vis des constructeurs, donnait un " petit coup de vieux " aux autres éditions contemporaines tels que La Vie Automobile ou Automobilia. Après les quelques hésitations du début, l'Automobile allait définitivement devenir un mensuel. La publicité demeurait pour ce type de journal un indispensable complément de revenu. Né avant guerre, l'Action Automobile et Touristique (le fameux AAT), édité sous le patronage de l'Automobile Club de France, reprenait sa parution après le conflit. Un peu plus austère de présentation que l'Automobile, il savait néanmoins attirer nombre d'annonceurs. 


" 12-13 juin, les 24 Heures du Mans. Une préparation soignée et des qualités mécaniques éprouvées placent Jaguar au tout premier rang des favoris et lui permettent d'espérer réaliser la " passe de trois ". Mais elle sera talonnée par quelques marques de valeur internationale, telles Lancia, Ferrari, Gordini et les toujours dangereuses Aston Martin " - Couverture du magazine L'Action Automobile et Touristique, mai 1954

Le magazine d'origine belge Englebert, publié par le célèbre fabriquant de pneumatiques, s'offrait régulièrement les services d'Alex Kow, Geo Ham ou Pierre Pages, pour illustrer soit la page de couverture, soit des publicités. Delarue Nouvellière était un fidèle de la plus confidentielle Gazette Dunlop. Cette liste n'est pas limitative. L'amateur de belles publicités d'époque saura aussi porter une attention toute particulières aux numéros spéciaux consacrés à l'automobile (le plus souvent lors du salon parisien du mois d'octobre) de multiples publications généralistes, parmi lesquelles il convient de citer Le Monde Illustré, Réalités ou Elites Françaises.

3. Illustrateur pour magazine

Les illustrateurs qui oeuvraient pour les publicités des  grandes marques d'automobiles ou d'accessoires travaillaient bien souvent en parallèle pour les magazines qui abritaient ces mêmes publicités, à tel point que cela générait parfois une certaine confusion des genres, entre publicité et rédactionnel. En prêtant attention, vous retrouverez les signatures de René Vincent, Géo Ham, Alex Kow, Delarue Nouvellière, Roger Soubie, Bob Roy, Guy Sabran, etc ... dans une même édition, sur la page de couverture et à l'intérieur du magazine, tantôt dans la partie rédactionnelle, tantôt en tant qu'auteur de publicité pour tel ou tel constructeur. Mais la rigueur de l'après guerre mettait à mal ces pratiques.


La crevaison en rase campagne, et l'attente d'un sauveur ! René Vincent pour l'Illustration
© : L'Illustration (www.lillustration.com)

Hervé Poulain,dans son livre L'art et l'automobile édité par Les Clefs du Temps SA en 1973, expliquait : " Le second jeu de massacre planétaire met un terme aux créations utilitaires de qualité. Les revues de luxe disparaissent, ou se survivent sans les moyens financiers de réemployer les illustrateurs. Les flashs remplacent définitivement les pinceaux, les reporters succèdent aux rapporteurs ".


Page de couverture de la revue Vogue du 1er novembre 1924 par Georges Lepape (1887-1971)

4. Les catalogues publicitaires

Jusqu'aux années 50, la publicité dessinée tenait encore la dragée haute à la photographie dans les catalogues publicitaires des constructeurs hexagonaux. Si Renault et Citroën avaient rapidement privilégié la photographie au lendemain de la seconde guerre, des marques comme Ford, Simca, Panhard ... faisaient encore largement appel aux illustrateurs. Mais le dessin vivait ses dernières années. De nombreux collectionneurs de catalogues publicitaires ignorent qu'ils ont entre leurs mains de véritables trésors, signés de grands noms, comme ce dépliant Renault Frégate illustré par Géo Ham.

5. Illustrateur automobile, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie

Il est impossible de mettre tous les illustrateurs de l'automobile " dans le même sac ". De manière arbitraire, dans les pages qui suivent, ceux ont été classés dans cinq catégories :

- les précurseurs : Ernest Montaut et René Vincent
- les chefs de files : Alex Kow, Géo Ham et Rob Roy
- les professionnels de l'auto : Philippe Charbonneaux, Pierre Dumont

- ceux qui ont acquis leur notoriété dans un domaine différent de l'automobile
- ceux qui sont moins connus, mais qui méritent d'être découvert

Il ne s'agit évidemment pas  d'un relevé exhaustif. De nombreux artistes sont absents de ces pages, tant le sujet est vaste. N'hésitez cependant pas à me les mentionner. Les informations biographiques de ceux qui sont présentés sont parfois réduites à la portion congrue, voire inexistantes. Ce sujet ne demande qu'à être enrichi de vos savoirs.

Bonne balade, et surtout, n'hésitez pas à me faire part de vos commentaires, corrections, compléments d'informations ...  ici : marioboano@gmail.com

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