Heuliez, les années 2010

Plan de la page

1. Début 2010 : l'épisode Alphan Manas

2. De mai 2010 à avril 2013

a. Juin 2010, Heuliez racheté grâce à un partenariat franco allemand
b. Septembre 2010, JDM déménage à Cerizay
c. Février 2012 : annonce de la dispersion du conservatoire Heuliez
d. Février 2012, les droits relatifs aux toits rétractables sont mis en vente
e. Mars 2012, une courte grève
f. Avril 2012, des négociations avec Gestamp Automocion
g. Juillet 2012, Arcurial brade une partie du patrimoine Heuliez
h. Octobre 2012, la seconde vente à Cerizay
i. Novembre 2012, Heuliez vend ses marques
j. Janvier 2013, Eurocopter propriétaire de l'activité aéronautique d'Heuliez

3. D'avril à octobre 2013

4. Depuis le 31 octobre 2013 au 31 octobre 2014

5. La situation au 1er décembre 2014

6. La situation au 10 octobre 2016


1. Début 2010 : l'épisode Alphan Manas

Fin 2009 et début 2010, de nombreux contacts plus ou moins sérieux furent établis avec différents repreneurs potentiels. Heuliez, entreprise auparavant discrète, était depuis plusieurs mois sous les feux des projecteurs. Les médias s'intéressaient de plus en plus à ce dossier qui était devenu un enjeux politique majeur. L'équipementier de Cerizay, qui avait toujours dans les starting-blocks son projet de voiture électrique, était de nouveau au bord du dépôt de bilan.

Après Argentum Motors et BKC, un troisième sauveur était annoncé en la personne d'Alphan Manas, un homme d'affaire turc, propriétaire du fond d'investissement Brightwell. Le 31 mars, Alphan Manas proposait effectivement de prendre 15 % du capital de  Heuliez, en partenariat avec deux autres investisseurs turcs, un fabricant de batteries et un équipementier. " Avoir 15% du capital d'Heuliez va laisser la place à d'autres investisseurs, notamment des fonds d'investissement ",  justifiait Alphan Manas dans un communiqué. " Cela va aussi permettre à l'encadrement et aux salariés d'Heuliez de prendre une participation dans l'entreprise ".

Le ministre de l'industrie Christian Estrosi et les syndicats déclarèrent cette proposition insuffisante. Il semble qu'Alphan Manas ait surtout voulu conserver le bureau d'études à Cerizay avec une centaine de personnes, et délocaliser l'ensemble des productions en Turquie, mia comprise. Durant cette période, M. Gallucio présidait toujours aux destinées d'Heuliez.


Alphan Manas, source : http://www.interproforum.com

01/03/2010
Christian Estrosi annonce la transition entre Louis Petiet et Alphan Manas

01/04/2010
La proposition d'Alphan Manas est insuffisante
Christian Estrosi et Ségolène Royale s'affrontent sur le dossier Heuliez
Les salariés inquiets

En mai 2010, Alphan Manas jetait l'éponge. Officiellement, celui ci craignait que le retard pris dans le programme mia ne fasse plus d'Heuliez le premier entrant sur ce marché convoité par les plus grands constructeurs. Par ailleurs, de nouveaux investisseurs venaient de faire une offre plus intéressante pour la reprise d'Heuliez.


2. Juin 2010 à avril 2013

10/06/2010 : La confusion est totale

a. Juin 2010, Heuliez racheté grâce à un partenariat franco allemand

Le 30 juin 2010, le tribunal de commerce de Niort validait le rachat du carrossier de Cerizay grâce à un partenariat franco allemand. Le site de Cerizay était physiquement divisé en deux parties indépendantes, et les activités séparées en deux sociétés distinctes. Une nouvelle cure d'amaigrissement s'avérait nécessaire. Seulement 485 des 600 salariés conservaient leur emploi.

Cette solution n'était pas sans présenter d'autres inconvénients. Il était nécessaire de convaincre le personnel de cette scission de l'entreprise en deux entités distinctes. Il fallait faire la part des biens de chacun et des crédits en cours, les hommes de BKC essayaient de s'en sortir sans trop de casse à titre personnel. D'autres offres étaient encore en cours d'étude et le rôle des autorités gouvernementales (Ministère, FSI ...) semblait encore bien ambiguë, en contradiction avec les déclarations officielles.

30/06/2011 : Heuliez est sauvé
01/07/2011 : Tendez l'oreille, il y a comme une erreur sur le sujet Heuliez :-)

BGI (Baelen Gaillard Industries), un groupe familial français, devenait le propriétaire de l'entreprise, de ses activités, de son histoire, des brevets et de la marque Heuliez.

Cette nouvelle entité dénommée Heuliez SAS se trouvait dès lors être l'un des fournisseurs de la seconde société bientôt dénommée mia electric, dont la vocation était désormais de terminer le développement de la la voiture électrique mia, avant sa commercialisation planifiée pour juin 2011. Dans la foulée, Heuliez New World, structure de BKC, était liquidé.

Le président de BGI est François de Gaillard, qui a débuté sa carrière chez Heuliez en 1985, comme ingénieur chez France Design. Il travailla ensuite chez Webasto Heuliez au Chatelliers-Chateaumur en Vendée, avant d'assurer pendant plusieurs années la direction de Webasto en Allemagne.

Il a appris chez Heuliez le métier de l'emboutissage, et affirme avoir un attachement tant professionnel que sentimental envers cette entreprise qui, selon ses propos, malgré la tourmente a toujours su garder son savoir faire et préserver son outils de travail. Son principal objectif était à partir de sa prise de fonction de restaurer la confiance des grands donneurs d'ordres de l'industrie française.

La volonté de François de Gaillard fut clairement de recentrer Heuliez sur ses fondamentaux. Il n'était plus désormais question de concurrencer ses propres clients, les grands constructeurs automobiles. Heuliez SAS avait choisi son camp : la carrosserie et la sous-traitance. En se séparant du projet Friendly / mia, Heuliez SAS s'était aussi dispensé d'assurer la continuité d'une activité très gourmande en capitaux.

BGI, créé en 2003 avec le financier Pierre Baelen, comptait déjà à son actif la reprise de plusieurs PME françaises, dans des domaines aussi divers que la fabrication de machines pour l'agro alimentaire (Msens), les joints d'étanchéité (Siem Flexitallic), les cabines pour engins de chantier et agricoles (Buisard) ou les sols sportifs (LaboSport). 

François de Gaillard fit le choix de conserver le nom d'Heuliez qui aurait pu disparaître dans la tourmente, à la fois par respect pour les salariés et pour la valeur et la renommée de la marque Heuliez en elle même. On n'abandonne pas aussi facilement un nom chargé de près d'un siècle d'histoire.


Heuliez présentait en juillet 2011 son nouveau visage par l'intermédiaire d'un site internet complètement repensé. Le nouveau logo reprenait la couleur verte bien connue, avec
le dessin stylisé d'une carriole, emblème de la marque depuis toujours.

Un plan baptisé " Ambition 14 " fut à l'origine de la nomination de quatorze chefs de projet, responsables de divers dossiers ayant trait à l'optimisation des moyens en relation avec Buisard (la filiale sarthoise de BGI), à la recherche d'économies, mais aussi à la stratégie future de l'entreprise. Après la période BKC, il était nécessaire de redonner confiance aux clients.

b. Septembre 2010, JDM déménage à Cerizay

Le 29 septembre 2010, le constructeur de voitures sans permis JDM installé à Avrillé dans le Maine et Loire était racheté à 70 % par BGI et à 30 % par Heuliez. Dans un marché dominé par des challengers aussi redoutables que Aixam, Ligier et Microcar, JDM ne parvenait plus à se maintenir en équilibre avec seulement 10 % de part de marché. La production était relancée à Cerizay en janvier 2011, obligeant les 43 salariés de JDM à faire un choix difficile. Une dizaine prirent la décision de déménager à Cerizay.


Une unité du site de Cerizay produit à petite cadence la JBM - octobre 2012, © ALR

Heuliez SAS sort alors progressivement de la monoculture automobile. Parmi ses clients, on peut citer Manitou (cabines d'engins), mia electric (châssis), Eurocopter (cellules d'hélicoptères) ... Sa communication demeure bien discrète. Le nouveau site internet lancé en juillet 2011 n'a jamais brillé par la régularité de ses mises à jour.

 
Le Courrier de l'Ouest du samedi 12 février 2011 revenait sur la reprise d'Heuliez

c. Février 2012 : annonce de la dispersion du conservatoire Heuliez

En février 2012, deux évènements successifs amenaient quelques observateurs à douter de la santé financière d'Heuliez : la vente de 38 automobiles du conservatoire, des voitures uniques pour la plupart sous forme d'études et de concept cars, et la cession annoncée de 750 brevets appartenant à l'entreprise.

Les visiteurs en tant soit peu avertis du salon Rétromobile de Paris qui se tenait du 1er au 5 février 2012 s'étonnèrent de découvrir sur l'immense (à la limite de l'indécence) stand moquetté de la maison française de vente aux enchères Arcurial Motorcars deux voitures appartenant à Heuliez, la Citroën SM Espace au système de toit ouvrant à lamelles et la WM N° 51 bien connue des amateurs pour avoir atteint 405 km/h sur la ligne droite des Hunaudières en 1988.

La lecture du document mis à disposition du public ne pouvait que rendre perplexe. Artcurial Motocars s'apprêtait à mettre en vente - sans prix de réserve - le 7 juillet 2012 lors du " Le Mans Classic " trente huit voitures et prototypes qui étaient jusqu'alors protégés au sein du conservatoire Heuliez. La collection complète comptait environ quatre-vingt véhicules roulants et maquettes. Quelques voitures avaient déjà été vendues en septembre 2001 pour prouver la bonne foi de la direction d'alors, qui faisait face aux premières difficultés de l'entreprise. On se souvient qu'à cette époque, l'extraordinaire Pregunta à mécanique Lamborghini avait ainsi quitté les réserves de Cerizay.

Quelques passionnés, au travers notamment de l'association Deux Sèvres Auto Mémoire présidée par Vincent Dabin, tentèrent de sensibiliser le président de BGI, François de Gaillard, sur la perte énorme que constituait la dispersion même partielle de cette collection unique. Celui ci, bien conscient de cette situation, avait pourtant déjà tenté lui même d'intéresser les pouvoirs publics dans les mois précédents, sans qu'aucune solution de reprise par les collectivités n'ait jamais pu être sérieusement retenue.

Depuis 2007, Deux Sèvres Auto Mémoire nourrissait l'espoir de voir un jour cette collection mise en valeur, pour servir l'image d'Heuliez, mais aussi de tout le département des Deux Sèvres. Des passionnés avaient dépensé beaucoup d'énergie à réunir et à faire découvrir un ensemble qui n'avait d'intérêt que dans sa globalité, et qui sans leur intervention aurait sans doute disparu prématurément dans les affres que traversait Heuliez. Des démarches avaient même été entreprises depuis 2010 pour inscrire trois voitures à l'Inventaire des Monuments Historiques, la SM Espace, la WM et le Taxi H4.


Vue partielle du conservatoire Heuliez, photo Benoîst Fauconnier, 2010

Le sentiment d'amertume était grand pour ces amateurs, d'autant plus que l'association avait été durant trois ans en possession des clefs du hangar pour faire découvrir la collection à quelques privilégiés (dans le sens le plus noble du terme). A ces occasions, Vincent Thibaudeau, l'hôte de ces visites, avait eu la clairvoyance de rappeler à ses invités à quel point ces instants étaient rares et fragiles.  

Les dirigeants d'Heuliez semblaient voir dans cette vente une manière de faire revivre certaines voitures endormies depuis des décennies, en portant le nom d'Heuliez vers l'extérieur. Cet argument cachait mal le malaise que cette vente engendrait. Hervé Poulain, associé de Arcurial Motorcars, mais aussi et surtout auteur en 1973 de l'Art et l'Automobile (mon livre de chevet), une personnalité reconnue et admirée, allait être le 7 juillet 2012 le chef d'orchestre de ce jeu de massacre.

d. Février 2012, les droits relatifs aux toits rétractables sont mis en vente

En février 2012, Heuliez confiait à la société Hilco Streambank la vente de son portefeuille de plus de 750 brevets liés aux toits rigides rétractables. Plus d'informations ici

e. Mars 2012, une courte grève

Le 20 mars 2012, la CFDT et la CFE-CGC décidaient d'une grève illimitée, face à une direction qui remettait en cause d'anciens accords d'entreprise afin de réduire la masse salariale. Le 22 mars, après des négociations entre les syndicats et François de Gaillard, les salariés votaient à bulletin secret une reprise de l'activité.

f. Avril 2012, des négociations avec Gestamp Automocion

Des négociations pour la cession de l'activité automobile étaient annoncées avec le groupe Gestamp Automocion, qui comptait à  cette époque 24 000 salariés dans le monde, possédait 95 usines dans 22 pays, et pesait 3,17 milliards d'euros de chiffre d'affaire en 2010 dont 440 millions en France.

L'une des activités majeures de l'ère BGI était encore la production de pièces de rechange pour quelques grands constructeurs automobiles. Celle ci employait encore 150 salariés. François de Gaillard expliquait alors que les constructeurs cherchaient à réduire leur nombre de fournisseurs, et à se concentrer sur des groupes de taille internationale. Sur l'échiquier mondial, Heuliez était devenu trop petit pour les intéresser. Le carrossier était donc sollicité par les donneurs d'ordres pour s'adosser à un industriel de plus grande envergure. Si un accord avait vu le jour, Heuliez n'aurait conservé sous son nom que les activités destinées aux véhicules industriels, militaires et ferroviaires, ainsi que les cabines fabriquées pour Buisard. Ce projet de cession n'a jamais abouti.

g. Juillet 2012, Arcurial brade une partie du patrimoine Heuliez

Benoît Fauconnier rendait compte sur son blog des résultats des ventes aux enchères d'une partie importante du patrimoine historique d'Heuliez, lors des deux ventes successives qui eurent lieu, l'une au Mans le 7 juillet 2012, l'autre à Cerizay le 7 octobre 2012.

7 juillet 2012

Résultats de la vente du Mans
Le PDG d'Heuliez déçu

h. Octobre 2012, le seconde vente à Cerizay

Notre reporter de " Quatre cylindres en ligne " était de nouveau sur le terrain le 7 octobre 2012 lors de la seconde vente d'objets issus à la fois du conservatoire et des archives de la société. Cette vente se tenait dans un hangar de l'usine à Cerizay, et avait attiré un public important, intéressé et visiblement passionné.

7 octobre 2012
Vente aux enchères à Cerizay
175000 euros contre la fin d'une époque

Les résultats de la vente

Les visiteurs accédaient au bâtiment dans lequel se déroulait la vente en passant devant des stocks de contenants vides par centaines, voir par milliers, vestiges d'un passé glorieux. Ceux ci s'accumulaient sur les zones de stockage. Leur immobilisme témoignait surtout d'un site industriel qui tournait au ralenti.


 

i. Novembre 2012, Heuliez vend ses marques

Le 14 novembre 2012, la société Parisud Enchères vendait dans les salons de l'Union des Fabricants à Paris les marques France Design et France Ambulances, appartenant à Heuliez.

j. Janvier 2013, Eurocopter devient propriétaire de l'activité aéronautique d'Heuliez

La production de carrosserie d'hélicoptère faisait partie du programme de diversification engagé par Heuliez pour sortir de la monoculture liée à l'automobile. Le carrossier produisait en série depuis janvier 2012 pour Eurocopter des cabines pour son modèle Ecureuil. Eurocoper est une filiale à 100 % d'EADS, leader mondial dans le domaine des hélicoptères civils, avec plus de 50 % du marché mondial. Le programme 2012 prévoyait la livraison de 150 unités de ces ensembles.

En avril 2012, dans un contexte de difficultés financières récurrentes pour Heuliez, des discussions étaient entamées pour céder cette activité à son donneur d'ordre. Eurocopter était en effet intéressé par la technologie innovante mise au point à Cerizay pour ces productions. Cette activité employait à ce moment environ 70 personnes (sur 344). L'accord ne prévoyait la reprise que de 49 salariés. 21 autres personnes étaient donc reclassées au sein d'Heuliez SAS. L'accord prenait effet le 1er janvier 2013. EADS ne délocalisait pas la production, et prenait l'engagement d'investir sur le site.


3. D'avril à octobre 2013

De nouveau, le 11 avril 2013, le groupe BGI déposait le bilan d'Heuliez SAS. Les dirigeants de Baelen Gaillard Industrie estimaient en effet être arrivés " au bout de leur capacité de soutien ", qui rendait une nouvelle augmentation de capital impossible. Le tribunal de commerce de Niort accordait une nouvelle période d'observation de six mois, donc jusqu'au 11 octobre, le temps pour l'administrateur en place de trouver un éventuel repreneur.

Avril 2013
Troisième dépôt de bilan

La lassitude 
L'inquiétude
L'espoir avec une nouvelle période d'observation de six mois

Le secteur automobile tourne au ralenti en France. Les sous traitants sont les premiers à souffrir de cette situation, avec une activité en berne. Heuliez qui a réalisé un chiffre d'affaire de 35 millions en 2012, contre 43 en 2011, emploie encore à cette date environ 290 salariés.

Des discussions sont en cours depuis de longs mois avec le groupe Volkswagen pour la production de pièces détachées. Une des conditions imposée par le groupe allemand est une stabilité de son partenaire. Dans ce contexte d'attente, les syndicats d'Heuliez ont préféré ne pas inquiéter le potentiel futur client allemand. 

L'administrateur judiciaire avait initialement donné aux repreneurs potentiels jusqu'au 10 juin pour déposer leurs offres. A ce moment là, quatre repreneurs avaient manifesté leur intérêt. L'un d'entre eux, le groupe GMD (Groupe Mécanique Découpage) de Saint Etienne, renonçait après étude du dossier. Lors de la fermeture pour congés fin juillet, aucune offre n'avait été formulée de manière précise par un des trois repreneurs potentiels. Trois entreprises étaient alors sur les rangs : le français Christian de Léotard, le financier Matthias Bittner, et l'industriel espagnol Grupo Cosmos XXI.

     Christian de Léotard

Christian de Léotard, curieux personnage, qualifié de fantaisiste par certains ! Les plus jeunes se souviennent de l'impressionnante Renault 5 campée sur six roues que l'on pouvait  admirer dans les années 80, plus dans les magazines automobiles que sur les routes.

D'autres ont en mémoire un personnage étrange qui se fit remarquer lors de la vente à  Cerizay le 7 octobre 2012. Ce jour là, un grand monsieur, portant beau, attirait l'attention dans la salle des ventes. Le public était sagement assis tandis que cet homme, grand et fin, ne cessait de faire les cent pas entre sa chaise et les tables où étaient exposés une partie des objets de la vente. On pouvait se demander s'il s'agissait du maître des lieux ? Son portefeuille semblait bien garni, car il enchérissait sur une multitude d'objets à des prix indécents pour le commun des mortels (un foulard de soie avec motif carriole vendu 2728 euros fut l'un des clous de cette vente).

Un peu moins d'un an plus tard, Christian de Léotard ressurgissait dans l'histoire d'Heuliez. Il s'agissait de l'un des trois repreneurs potentiels déclarés. Visiblement, son attitude détonante de 2012 était toujours de mise, puisqu'il retenait plus que tout autre l'intérêt des journalistes. A ceux qui l'interrogeaient sur son manque apparent de crédibilité, il avançait qu'il avait déjà fait ses preuves dans le domaine automobile, en citant même la réalisation récente d'un 6 x 6 pour Mercedes, " très demandé en Arabie Saoudite ou en Chine ". Quand il a construit ses 6 x 6 avec Chausson, il en a vendu " un maximum ". Et maintenant on " se les arrache " pour pouvoir transporter de lourdes charges. Pour son projet, il semblait déjà bénéficier " de pré-commandes ". Le business plan semblait prometteur !

Et si les capitaux lui faisaient défaut, il prétendait avoir de bonnes relations dans la finance. La production de véhicules tout terrain 6 x 6 semblait être une niche prometteuse pour M. De Léotard. Heuliez pouvait ainsi devenir constructeur de Kangoo, Berlingo ou Partner à six roues. Le repreneur déclaré assurait préserver l'ensemble des emplois, mais aussi en créer de nouveaux, sans pour autant dévoiler un plan précis et concret. 

     Matthias Bittner

Matthias Bittner est un consultant financier allemand. Fort d'un expérience chez Morgan Stanley, il a déjà participé à la mise en oeuvre de différentes " initiatives stratégiques ", d'introductions en bourse, de transactions, de plans de financement dans des domaines liés au monde de l'automobile. Ses références sont nombreuses, pour avoir travaillé avec Volkswagen, Opel, Daimler Trucks, Continental ... Il est actuellement membre du conseil de plusieurs fournisseurs du monde automobile.

Il était présent sur le site de Cerizay le 3 septembre, et rencontrait à cette occasion les représentants syndicaux. Il entendait s'appuyer sur une aide de l'état français qui lui servirait de caution auprès des organismes bancaires susceptibles de financer son acquisition. Cela ressemblait à du déjà vu il y a peu, avec l'état qui attendait les investisseurs, et vis versa, pour voir ce type de schéma capoter systématiquement. Ce projet semblait plus financier qu'industriel, et Matthias Bittner aurait du à un moment ou à un autre s'adosser à un véritable industriel.

Dans tous les cas, Bittner ne s'engageait pas à reprendre plus de 80 salariés, dont une partie en portage. Il faut se souvenir qu'en 2006, 1700 personnes travaillaient encore chez Heuliez.

     Grupo Cosmos XXI.

Ce groupe espagnol (http://www.gcosmos.es) semblait le plus crédible des trois candidats pour une éventuelle reprise d'Heuliez. Ses émissaires se sont rendus à plusieurs reprises dans les Deux Sèvres. Ce sont des industriels qui sont dans le même secteur d'activité que l'entreprise de Cerizay. Ils jouissent d'une bonne implantation dans l'industrie automobile, en travaillant déjà pour de nombreux constructeurs. Mais Cosmos conditionnait son offre à l'obtention du marché des pièces détachées en négociation de longue date avec le groupe Volkswagen.

Le constructeur allemand ne doit se prononcer qu'à la mi octobre, après la date butoir annoncée par le tribunal de commerce de Niort. En tout état de cause, les commandes de Volkswagen n'interviendraient pas avant l'été 2014. La proposition de Cosmos prévoit le maintien d'environ 150 emplois, dont une partie en portage, avec une période de chômage partiel et de formation. Cosmos prétend pouvoir se passer du soutien financier des pouvoirs publics, sauf pendant la période d'absence de charge qui précédera les commandes attendues, notamment celles de Volkswagen.

Il demeure cependant illusoire pour ces repreneurs de ne compter que sur un potentiel partenariat avec VW. On peut douter que le géant allemand accepte de confier la production de ses pièces à une entreprise qui ne dépendrait que d'elle.


12/09/13, les salariés d'Heuliez crient leur désarroi sur la façade de leur lieu de travail. Photo LP

Le 28 août 2013, l'administrateur judiciaire chargé de gérer le dossier Heuliez était présent sur le site. Il confirmait à la direction, aux représentants du comité d'entreprise puis à l'ensemble des salariés qu'à cette date aucune offre en bonne et due forme n'avait été déposée.

Le 9 septembre 2013, les salariés, las de ne pas avoir d'informations concrètes concernant leur avenir, cessaient le travail et votaient un blocage des expéditions jusqu'à nouvel ordre. L'objectif était de faire pression sur la direction de BGI, pour que celle ci abonde dans le sens d'un éventuel plan de sauvegarde de l'emploi. Conscient que des licenciements seront dans tous les cas inévitables, les syndicats veulent obtenir pour chaque salarié qui devra quitter l'entreprise une prime conséquente, d'un niveau similaire à celle du précédent plan de départ en 2010, et un accompagnement à la formation.

Les salariées demandaient aussi à ce que le tribunal de commerce diffère sa décision prévue le 27 septembre, pour laisser le temps au groupe Volkswagen de se prononcer, et au groupe Cosmos, dernier repreneur sérieux à rester dans la course, de prendre une décision.

Le 13 septembre 2013, les salariés se prononçaient sur les conditions d'un éventuel plan de sauvegarde de l'emploi, négocié la veille par les syndicats. Sur les 290 salariés, 222 avaient pris part au vote. 175 acceptaient ce plan, contre 47 refus. Le blocage des expéditions était suspendu. La principale revendication des syndicats était acquise, à savoir l'obtention d'une prime supra légale de 10 000 euros brut par salarié, qui s'ajouterait à celle de licenciement.

A cette même date,  la région Poitou-Charentes avançait le principe de la constitution d'une société d'économie mixte (SEM) avec des financements publics et privés dans laquelle elle injecterait 650 000 euros, afin de prendre le relais jusqu'à ce que Volkswagen ne précise ses intentions. Cette structure se mettrait en place en cas de liquidation prononcée par le tribunal de commerce. Sa vocation serait de maintenir l'outil industriel en état de fonctionnement avec tout au plus une quinzaine de salariés. Cela éviterait le démantèlement de l'outil de travail. Le risque demeure limité pour la région, puisqu'en cas d'échec, elle pourrait toujours revendre une partie des installations. En parallèle, un plan social conséquent serait lancé par l'administrateur.

Le 23 septembre 2013, le tribunal de commerce de Niort analysait la situation. A cette date, il ne pouvait que constater l'absence de candidat à la reprise. Des représentants des sociétés impliquées dans le fonctionnement d'Heuliez étaient présents à l'audience, qu'ils soient de chez mia electric (Michelle Boos), Hélicoptère Aérostructure Service (HAS) filiale d'Eurocopter, Manitou (une part de l'activité d'Heuliez concerne les cabines des engins de cette marque) ou JDM. Les salariés Heuliez étaient représentés par une dizaine de leurs collègues (en particulier des représentants syndicaux), tandis que la majorité du personnel honorait à l'usine les commandes en cours, et répondait ainsi à ses engagements dans le cadre du plan de sauvegarde de l'emploi. 

Le tribunal de commerce de Niort se réunissait de nouveau le 30 septembre 2013, et prononçait la liquidation judiciaire avec poursuite d'activité jusqu'au 31 octobre, le temps de mettre en place la SEM initiée par la région et de répondre aux commandes en cours. Dans ce dossier, l'équipementier Cosmos ne semble pas avoir dit son dernier mot, puisque son principal dirigeant, Esteban Irigoyen, reste très attentif au choix qui doit être réalisé par Volkswagen. Parallèlement, sur le site de Cerizay, mia electric, JDM (également en difficulté) et HAS poursuivent leurs activités.

L'entreprise Buisard (appartenant au  groupe BGI depuis 2007) de Sablé-sur-Sarthe récupérait courant octobre la production des cabines pour Manitou. Une quinzaine d'exemplaires étaient jusqu'alors produits quotidiennement à Cerizay. 29 postes étaient à cette occasion ouverts dans la Sarthe pour le personnel Heuliez. Le moral des équipes s'en trouvait naturellement affecté. Dans l'attente d'un licenciement officiel qui devrait intervenir à la fin du mois, certains salariés étaient simplement dispensés de travail. D'autres, sous le régime du volontariat, préféraient rester à l'usine et renforcer d'autres secteurs encore en activité. 


Le 15 octobre 2013, par une matinée grise et pluvieuse, après trois ans de production, la dernière cabine produite à Cerizay à destination de Manitou à Ancenis, sortait de la ligne d'assemblage.

La SEM, du nom de " Fabrique régionale du Bocage ", au capital de 900 000 €, était officiellement constituée le 18 octobre 2013. La région Poitou-Charentes apportait une part majeure au capital, 650 000 €. D'inévitables polémiques surgirent au plan régional entre majorité et opposition, sur l'intérêt ou non, de ce que certains  qualifiaient d'acharnement thérapeutique.

Huit actionnaires privés, essentiellement des entreprises régionales, avaient contribué pour leur part à hauteur de 250 000 € au capital de la SEM. Il s'agissait des sociétés SAS Hervé Thermique (104 000 €), SA CILC de Jaunay-Clan (40 000 €), SA Millet de Brétignolles (40 000 €), SA Libner de Saint Maixent (15 000 €), SARL CMB de Mauléon (20 000 €), SAS Aphélie d'Orléans (20 000 €), Science et nature de Nueil-les-Aubiers (10 000 €). Le député Jean Grellier, proche du dossier depuis de nombreuses années, apportait pour sa part à titre personnel 1 000 €. Le conseil d'administration était composé de cinq membres du Conseil Régional, dont Ségolène Royal, et de quatre autres administrateurs pour la partie privée, François Libner, Jean Noël Simmoneau (SA CILC), Claude Millet et Jean Grelier.

Cette structure avait pour objectif de préserver l'outil de production d'Heuliez SAS. L'investissement du groupe Cosmos, qui n'avait pas participé à ce tour de table, était toujours conditionnée par l'obtention ou non du marché avec Volkswagen, et sur l'arrivée de nouveaux clients français ou étrangers.


En 1990, les gros nuages étaient encore loin. A l'époque de la course Nantes Lisbonne Setubal, au cours de laquelle Heuliez sponsorisait un bateau, l'entreprise avait encore le vent en poupe.

Par ailleurs, sur le site ce Cerizay, les quarante salariés de la société JDM demeuraient dans l'expectative. Après de désengagement de BGI, un protocole de cession était en cours de négociation avec le groupe @l'1fini de Limoges. Sa signature était conditionnée par l'aménagement des modalités de remboursement d'une partie des créances de l'entreprise par la Région et par l'Etat.

JDM souffrait depuis plusieurs mois (tout comme mia d'ailleurs) d'une confusion dans l'esprit du public. Sur un marché pourtant relativement stable de la voiture sans permis, les concurrents de JDM ne manquèrent pas de semer le doute (en faisant l'amalgame avec le dossier Heuliez) auprès des concessionnaires. Certains d'entre eux auraient cédé aux avances d'autres constructeurs.

Le 25 octobre, le personnel de JDM pouvait souffler. La Région acceptait un échelonnement du remboursement de la dette de 2,5 millions jusqu'en 2015, sous certaines conditions, notamment et bien évidemment le maintien des emplois à Cerizay. Le groupe @l'1fini de Limoges allait pouvoir devenir le nouvel actionnaire de JDM.


4. Du 31 octobre 2013 au 31 octobre 2014

Le jeudi 31 octobre, la majorité des 290 salariées de Heuliez SAS se retrouvaient ensemble sur le site de Cerizay. Ils souhaitaient à leur manière marquer la fin d'une belle aventure humaine et industrielle. C'était aussi une occasion pour les salariés dispensés d'activité depuis quelques semaines de se retrouver une dernière fois, les derniers à avoir travaillé étant ceux de l'emboutissage. A cette occasion, les opérateurs de Heuliez SA frappaient dix dernières pièces, qu'ils signaient.

Lors de cette triste journée, le visage de la statue de Henri Heuliez (1914-1996) fut symboliquement recouvert, afin qu'il ne puisse pas voir mourir l'oeuvre de toute une vie, de toute sa vie.

Une autre image forte en émotion : avant de quitter les lieux, les salariés accrochèrent  leur tenue de travail au grillage de clôture du site. On ne peut que saluer l'attitude du personnel, qui a fait le choix de sortir la tête haute, sans heurt, d'une usine qui a souvent constitué l'essentiel de leur vie professionnelle. La moyenne en nombre d'années d'ancienneté des salariés licenciés était de 26 ans, avec pour les plus âgés 44 ans de présence dans l'entreprise.

Depuis ce funeste 31 octobre 2013, les parkings sont quasiment déserts du côté du désormais ancien site Heuliez SAS. Une quinzaine de salariés travaillent pour la SEM, qui rappelons le, a fait l'acquisition de la totalité du parc de machines, des installations techniques, de la marque, de l'enseigne commerciale, et des brevets.

La SEM est pilotée par un ancien directeur commercial de Heuliez, aujourd'hui consultant spécialisé dans l'industrie automobile, Jean Bernard Chartier, qui a effectué pour l'occasion un retour aux sources. La SEM reprenait des contacts avec les ex donneurs d'ordre de Heuliez SAS, en particulier HAS (Hélicoptère Aérostructure Service), JDM et mia electric, pour finaliser de nouveaux contrats de production. HAS considérait avoir obtenu suffisamment de garanties de la part de la SEM, et fit donc fait le choix de rester sur le site de Cerizay, malgré l'étude de solutions alternatives.

Quelques salariés furent repris dans une nouvelle société, la SAS CARTOL (CARrosseries et TOLeries), filiale de la SEM. Cette structure est dirigée par Philippe Quétineau, ancien cadre de Heuliez SAS. Elle avait pour objectif de répondre aux besoins immédiats de HAS, JDM et mia en pièces de tôlerie.


Carte de voeux Cartol pour 2014.

Une information désormais anecdotique paraissait dans la presse début janvier 2014. Krief Group, l'un des sauveurs annoncé de Heuliez fin 2009 /début 2010, venait de sortir du redressement judiciaire où il était depuis 2012. A l'époque, celui ci n'avait pas tenu ses engagements d'apports de fonds.


5. La situation au 1er décembre 2014

Un peu plus d'un an après la fin de Heuliez, et après un année encore douloureuse à Cerizay, la situation est la suivante :

Mia était mis en liquidation judiciaire en mars 2014. Pas moins de 205 salariés perdaient leur emploi.

Puis ce fut au tour de JDM en octobre. Dans ce cas, ce sont près d'un quarantaine de personnes qui furent touchées.

Le contrat pour les pièces de rechange pour le groupe Volkswagen devient de plus en plus hypothétique. La SEM est pourtant toujours en activité, dans l'attente de trouver enfin des relais pris par des industriels, mais le temps est compté. Le seul client réellement facturé est Cartol.

La SEM a fait l'acquisition des actifs de JDM pour un montant de 350 000 euros lors de la vente aux enchères des biens de cette société. Cela permettra déjà de s'occuper des pièces de rechange pour le réseau JDM.

En cas d'annulation de la vente des actifs de mia (un  jugement devrait intervenir le 17 décembre 2014), la SEM pourrait aussi se porter acquéreur des biens en question.

L'ambition de la SEM semble toujours être de vouloir créer un pôle de mobilité électrique, qui pourrait faire converger les ex JDM (qui dispose d'une version électrique, la Xhéos) et ex mia.

Deux autres partenaires pourraient les rejoindre. Il y a d'une part Noun Electric, une société installée sur le site de Cerizay, qui emploie 4 à 5 personnes qui se chargent du reconditionnement de véhicules électriques importés de Chine.

Il y a d'autre part la société Libner, qui saisirait l'opportunité d'assembler sur place son véhicule électrique BIL, qui aurait déjà enregistré 300 intentions d'achat. BIL (Base Intelligente de Livraison) repose sur un prototype de poids lourds qui ne transporte que des marchandises palettisées, mais aussi un véhicule électrique avec une charge utile de 800 kg rechargé par le camion durant les trajets. Dans l'idée, le camion stationne à la périphérie des grands centres urbains, tandis que le véhicule électrique (sur base mia ...) assure les livraisons des palettes en centre-ville.

Produire plusieurs modèles sur une même chaîne permettrait d'assurer des volumes conséquents, précisait François Libner.

Cartol poursuit ses activités avec plus d'une vingtaine de salariés, en travaillant notamment pour HAS. Cette structure reste spécialisé dans des prestations de tôlerie, d'emboutissage et d'assemblage. Cartol a obtenu des commandes de Renault Trucks Défence, Alsthoom, Deniset ou Gestamps, qu'il reste à pérenniser.

HAS emploie pour sa part une cinquantaine de personnes, et semble bénéficier d'une activité régulière.


Cerizay tourné vers l'avenir !


6. La situation au 10 octobre 2016

La " Fabrique régionale du Bocage " (FRB),  et Cartol, qui en est une filiale, sont toujours en activité. Mais l'ensemble est soutenu par la région Poitou-Charentes, et cette situation ne peut plus s'éterniser, sous peine d'être en infraction avec la loi (soutien abusif d'une entreprise privée). Des négociations semblent sur le point d'aboutir avec un investisseur belge, mais le périmètre de cette vente reste encore à préciser. On ne peut que souhaiter la pérennisation des emplois pour les salariés de FRB et de Cartol. Hélicoptère Aérostructure Services (HAS) qui emploie 46 personnes poursuit la production de portes et de verrières d'hélicoptères. Noun Electric est également toujours présent sur le site.


La statue d'Henri Heuliez reste entretenue avec soins, 10/10/2016, © ALR


Hélas, le spectacle qui lui est offert n'est gère reluisant, 10/10/2016, © ALR


Les couleurs de Mia et d'Heuliez sont toujours bien présentes, 10/10/2016, © ALR


Vues du site, 10/10/2016, © ALR


Souhaitons de revoir ce parking visiteurs de nouveau plein dans quelques mois, 10/10/2016, © ALR

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