Citropolis

Le numéro 1 de Citropolis paraissait en décembre 1996. Fabien Sabatès (que par commodité nous nommerons FS dans cet article) annonçait la couleur : " Depuis l'arrêt de Citroën-Revue, vous ressentiez un manque. Il nous fallait à nouveau un magazine bien à nous, citroënistes, c'est pourquoi, avec quelques " anciens " de mon équipe, j'ai décidé de fonder Citropolis, le magazine de notre passion. Citropolis est entièrement consacré aux Citroën anciennes, de tourisme ou utilitaires. Naturellement ... nous évoquerons bien d'autres sujets : le fondateur, les prototypes, la publicité, la technique, la compétition, les catalogues, les clubs, les livres, les jouets, la restauration  et une foultitude d'autres choses passionnantes ... "

Le choix éditorial était clair et assumé. Dans Citropolis, on souhaitait s'éloigner de la " cavalerie des magazines généralistes, qui pour revitaliser leurs ventes, font régulièrement un dossier sur une Citroën en rabâchant inévitablement ce que tout le monde a écrit ou lu auparavant ". FS expliquera plus tard que de bonnes âmes lui déconseillèrent de se lancer dans une telle aventure pour diverses raisons. Mais notre homme croyait dur comme fer à son projet.

Citropolis était un magazine sur l'actualité des anciennes Citroën, avec de nombreux reportages sur la vie des clubs, sur les manifestations rassemblant des automobiles de la marque, ou sur d'autres évènements plus généralistes comme Rétromobile ou Automédon. Régulièrement, des sujets étaient consacrés aux voitures des lecteurs. Quelques rares pages s'intéressaient aux Citroën du moment, même si l'on se serait bien passé de la présentation des Berlingo et autres Xsara GPL ... Les rédacteurs présentaient aussi les concept cars Citroën : C-Crosser, C-Airdream, etc ... Citropolis avait les mêmes contraintes que de nombreuses publications spécialisées : produire du contenu avec une équipe réduite, tout un intéressant un public le plus vaste possible.

En dehors de ces sujets relativement faciles à produire, Citropolis proposait à ses lecteurs des études historiques plus conséquentes et souvent passionnantes. Citons quelques exemples : la M35, les CX Tissier, le fourgon H, la Baby Brousse, les MEP, la Dalat, la SM Espace Heuliez, la BX 4 TC, Citroën au Japon, la 22, la Croisière Blanche, l'aventure de la Compagnie Transafricaine Citroën, Citroën sur les Champs Elysées, la SM, la GS Camargue de Gandini, la GS Birotor, les Traction de la police, la SM Chapron Opera, les DS de Bossaert, celles de Pichon Parat, Budd, l'usine de Javel, les Citroën présidentielles, la C6 des années 20/30, André Citroën, la 10 HP ... Certains de ces dossiers s'égrenaient sur plusieurs numéros.

L'un des premiers gros sujets fut constitué à partir d'entretiens entre FS et Bernard Citroën (1917/2002), le dernier fils d'André Citroën. Celui-ci nous raconta son enfance, les souvenirs de son père, la terrible année 1934 ... Il s'agissait d'une information véritablement prise à la source et vraiment passionnante. Ces textes sont parus dans les numéros 4 à 7 de Citropolis. 

Les amateurs d'affiches et de brochures publicitaires découvrirent des personnalités comme Pierre Louÿs (numéros 15 à 18) ou Robert Dumoulin (numéro 41). Le premier s'occupa de la propagande durant l'époque d'André Citroën, le second, sous la signature de R. Dumoulin, imagina quelques brochures mémorables durant les années 50, avec la complicité de l'imprimeur Théo Brugière.

Dans la Citrothèqe, FS donnait son avis sur les bouquins qui sortaient en librairie et dont le thème était évidemment Citroën. Ses commentaires étaient rédigés sans complaisance, sans langue de bois, ce qui contrastait avec les écrits de la plupart des titres concurrents. De manière évidente, FS prenait le temps de lire les livres en question, avant de rédiger ses critiques. Cette rubrique fut hélas rapidement abandonnée, et nombre de lecteurs la réclamèrent. Elle fit donc son retour à partir du numéro 51, toujours dans le même esprit, puis fut de nouveau abandonnée.

Le projet initial ambitieux prévoyait de sortir les numéros 1 et 2 pour une période de deux mois, puis de devenir mensuel à partir du numéro 3. En fait, Citropolis restera bimestriel avec quelques rares écarts, ce qui constitue un exploit pour ce type de magazine spécialisé.  A partir de ce même numéro 22, et jusqu'au numéro 34 bis, Citropolis paraissait le 15 de chaque mois, pour des raisons d'alternance avec Planète 2 CV qui était diffusé le 1er.

L'équipe de rédaction du premier numéro était composée de Daniel Allignol, Olivier Amélineau, Mick Duprat, Joël Peyrou, Rémy Gridel, Dominique Pagneux, Mike Bosley, Rolant Zandbac, Otto Eckholl. Les principaux associés étaient Fabien Sabatès, Jean Philippe Bourgeno et Thierry Queinnec. Louise Griffin était " directeur de publication ".

On perçoit très bien dès le début de l'aventure Citropolis qu'il s'agit non pas du magazine d'un seul homme, car il était entouré d'une équipe, mais que le maître à bord était incontestablement Fabien Sabatès. L'éditorial qui était le plus souvent conjugué à la première personne du présent se terminait par un incontournable " Je vous embrasse ". 

Dans le numéro 50, alors qu'il répondait au courrier d'un lecteur, il se définissait ainsi : ... " j'ai voué ma vie à Citroën, un choix de vie pas toujours facile à vivre pour mon entourage, et comme le temps est compté, les années qu'il me reste ne suffiront pas à vous montrer toutes les beautés de cette marque, de ses produits, de ses à-côtés. Mon grand plaisir est de partager ma passion avec les autres, d'apprendre et d'enseigner, voilà ce qui me motive ... "

La survie du magazine fut durant toute son existence une préoccupation majeure pour FS. Cela passa au début du moins par de petites économies pour réduire le coût d'impression. Le papier utilisé était de qualité moindre pour certains numéros. La plupart des collaborateurs étaient lors du lancement de Citropolis des bénévoles. 

Pour assurer des revenus réguliers, FS invitait les lecteurs à s'abonner ... tout de suite, pour ne pas revivre les mêmes galères que Citroën-Revue, autre magazine animé par FS qui capota assez rapidement.

Toujours pour équilibrer les comptes, et il ne s'en cachait pas, FS ne manquait pas dans ses premiers numéros de proposer à la vente des produits dérivés : ses livres, des casquettes, blousons, polos et tee-shirts siglés Citropolis, ainsi que des découpages, mini dioramas, porte-clefs, chevrons en bois, plaques émaillées, etc..., et même des oeuvres originales de Bertoni (il ne s'agissait cependant pas d'illustrations automobiles) vendue par son fils au profit du magazine.

Le manque chronique de publicité fut toujours un handicap pour Citropolis, malgré l'appel à une régie publicitaire. Mais il n'était pas question pour FS de faire n'importe quoi dans ce domaine. La publicité devait être " informative " et en lien avec la marque. Mais en visant un public forcément réduit, la liste des annonceurs potentiels s'en trouvait automatiquement réduite. 

FS regrettait que Citroën n'accorda absolument aucune attention à l'existence de Citropolis. A défaut d'aide financière, il déplorait aussi l'absence de tout soutien moral ! Même dans l'organe de presse officiel de Citroën, le " Double Chevron ", il n'était fait aucune mention de l'arrivée de ce nouveau bimensuel, malgré les sollicitations de FS.

Né avec 68 pages (4 x 16 car c'est imprimé sur rotative + la couverture ... !), il fut adjoint à partir du numéro 5 un cahier central de 32 pages appelé " Citropolis International ", imprimé sur un papier très économique. Cette dénomination sera rapidement abandonnée, et les 32 pages supplémentaires rentrèrent assez vite dans le rang, tant au niveau du contenu que de la qualité du papier utilisé. La pagination redescendait discrètement à 84 pages à partir du numéro 14 de mars 1999, puis à 68 pages à partir du numéro 22 du juillet 2000, pour demeurer à ce niveau jusqu'à la fin du titre.

Vendu initialement 28 francs en kiosque, le prix fut modifié à 30 francs à partir du numéro 5. Ce montant fut maintenu jusqu'au numéro 29. Avec le numéro 30, lors du passage à l'euro, le prix de Citropolis passait à 5 euros, soit 33 francs, puis il fut réajusté à 5,50 euros avec le numéro 53, histoire de suivre l'inflation, avant de revenir à 5 euros à partir du numéro 61, sans doute pour ne pas décourager les lecteurs. Reconnaissons à ce magazine une progression maîtrisée dans son prix de vente.

Le mensuel obtint son numéro de commission paritaire à partir du troisième numéro. Ce numéro est indispensable à tout organe de presse pour vivre. Son absence fut l'une des causes principales de l'arrêt de Citroën-Revue. Il permet de bénéficier du taux de TVA super réduit de 2,1 % au lieu du taux normal de 20 %. Réglementairement, le prix des envois en nombre par les services postaux vers les abonnés s'en trouve aussi réduit.

FS expliquait dans le numéro 8, en réponse à un lecteur, que s'il n'écrivait pas (ou très peu) au sujet des Citroën contemporaines (les voitures au catalogue du constructeur), c'est pour que Citropolis ne soit pas assimilé à un catalogue publicitaire, ce qui lui ferait perdre ce fameux numéro de commission paritaire !

Malgré tout, ce fameux sésame était retiré au magazine durant l'été 1998, car selon l'instance qui l'attribue, cette revue " participait à la promotion des activités commerciales de Citroën ". Après d'âpres négociations, le numéro de commission paritaire fut de nouveau accordé à titre provisoire pour une durée de trois ans ... à condition notamment de ne pas faire la promotion des Citroën au catalogue du constructeur.

Citropolis fut diffusé en anglais jusqu'au numéro 22. A partir du numéro 4, il exista également une édition en néerlandais. Citropolis poursuivait à partir du sixième numéro son internationalisation vers la ... Belgique. Nos voisins disposaient dès lors de leur propre édition dans les deux langues nationales. Quelle a été la durée de vie de ces éditions ... ? Les éditions en allemand et en italien demeurèrent à l'état de projet. 

FS annonçait dans le numéro 7 de janvier 1998 le lancement prochain de " Planète 2 CV ", un magazine bimestriel totalement et exclusivement dédié à la 2 CV et à ses dérivés. Quelle énergie ! Passé depuis sous d'autres mains, le titre existe toujours en 2016. FS évoqua le projet d'un " Planète DS " qui ne vit cependant jamais le jour.

Dans le numéro 10, FS signalait la création d'un nouveau magazine trimestriel et bilingue français anglais de 32 pages, vendu uniquement sur abonnement : Citro-Color, destiné aux enfants de 5 à 11 ans, " qui sont notre futur et en particulier les collectionneurs de demain ". Ils devaient y trouver tout un univers consacré à Citroën : jeux, histoires, coloriages, découpages, BD, humour ... Trois numéros seulement furent diffusés. Avec son Citropolis en trois langues, Planète 2 CV en français et anglais, et son petit dernier Citro-Color, FS se retrouvait à la tête d'un petit groupe de presse !

Quelques hors séries furent proposés aux lecteurs. Ceux-ci vendus plus cher qu'un numéro ordinaire permettaient de dégager une marge plus confortable. Le premier parut en juillet 1997, disponible en français, néerlandais et anglais, était consacré aux 50 ans de la 2 CV. Le deuxième hors série publié en septembre 1998 s'intéressait à la DS. En 2001, " Le monde de la 2 CV Citroën ", fabriqué " à l'économie ", était constitué d'une  compilation d'articles parus dans Citropolis depuis les premiers numéros.  En juin 2002, la DS était de nouveau à l'honneur avec le hors série numéro 4 intitulé " Le monde de la DS Citroën ".

Après un peu plus d'un an de vie, Citropolis semblait avoir trouvé son rythme de croisière et son équilibre. FS pouvait rédiger ses éditos avec plus de sérénité, sans évoquer continuellement ses difficultés de trésorerie. Cela ne l'empêchait pas de relancer ses lecteurs de manière régulière, afin de les inciter à s'abonner.

Il n'y eu pas de numéro 34, mais un 34 bis, car tout le travail de préparation du 34 fut égaré par Chronopost entre la France et Nevada-Nimifi en Belgique, la société qui réalisait la maquette et l'impression de Citropolis. Sans sauvegarde du travail effectué, toute l'équipe de Citropolis se remettait au travail, et ficelait ce numéro 34 bis en deux jours, en trouvant de nouvelles illustrations, car plusieurs originaux avaient été égarés.

Dans le numéro 35, FS nous apprenait la mort de Bernard Citroën, la dernière " prise directe " avec André Citroën. Dans ce même numéro, FS informait ses lecteurs que Citropolis devenait trimestriel, avec une sortie recalée au 1er du mois, " pour des impératifs d'imprimerie ". Cette lourde décision avait été prise car le magazine était en danger. De nouveau, le manque de publicité et des ventes en recul mettaient en péril l'équilibre du titre. Grâce à une prise de conscience les lecteurs qui s'abonnèrent massivement, Citropolis reprenait dès le numéro suivant son rythme bimestriel.

Début 2003, le groupe de Michel Hommell préparait la naissance d'un nouveau magazine consacré à Citroën : Citro-passion. FS, beau joueur, saluait l'arrivée de ce nouveau confrère, même s'il était bien conscient qu'il s'agissait là d'un nouveau concurrent potentiel. Quand il découvrit le premier numéro en kiosque, FS se montra agacé par les similitudes entre Citropolis et Citro-passion : logo et couleurs très proches, forme des caractères ...  et il ne manqua pas de s'exprimer à ce sujet dans l'un de ses éditos.

FS annonçait dans le numéro 39 l'arrivée d'un nouveau rédacteur en chef, Dominique Pagneux, historien bien connu du monde automobile, et auteur de nombreux ouvrages sur ce thème. FS qui conservait le titre de directeur de rédaction le présentait ainsi : " Quant à Dominique, il est touche-à-tout - ses ouvrages le prouvent -, il reste avant tout un vrai Citroëniste, toujours plein d'idées et bourré de ... talent "

A partir du numéro 66, un DVD était inséré dans chaque numéro distribué aux abonnés. Il devait donc y avoir six DVD par an. L'objectif était toujours de convaincre les lecteurs de passer de l'achat en kiosque à l'abonnement, plus rémunérateur pour la revue.

FS annonçait fin 2008 l'ouverture d'un site internet, un projet longtemps différé faute de temps. Il était commun aux revues Citropolis, Planète 2 CV et 2 CV Xper. Ce dernier titre, à vocation plus technique, avait vu le jour en 1998. Seize numéros furent publiés sous la direction de FS. Le titre lui aussi passé entre d'autres mains est toujours diffusé en 2016.

Dans le numéro 72, alors qu'il s'y refusait jusqu'alors - il voyait cela comme un acte de faiblesse que de demander à ses lecteurs ce qu'ils veulent lire - FS leur soumettait un questionnaire pour mieux cerner leurs attentes, et ainsi moins naviguer à vue. De l'aveu même de FS, il devenait en effet difficile de faire du nouveau et de l'inédit à chaque numéro.

Dans le numéro 85, FS prévenait ses lecteurs que la diffusion en kiosque était appelée à s'interrompre. Les ventes par ce canal demeuraient trop irrégulières, et étaient souvent fonction de l'auto présentée en page de couverture. Une DS à la une de Citropolis attirait les lecteurs, une C4 de 1929 beaucoup moins ! FS refusait pourtant de céder à cette tendance, en servant à chaque numéro des articles certes vendeurs (la DS, la Traction ...), mais contraires à l'esprit de Citropolis. C'était tout à son honneur, et il tenait à proposer des sujets plus confidentiels à ses lecteurs.

FS tentait d'expliquer cette érosion des ventes. Une nouvelle réglementation permettait aux libraires de refuser les titres trop peu vendeurs, ce qui touchait directement les titres spécialisés comme Citropolis. Le public de Citropolis évoluait avec le temps. La jeune génération ne portait que peu d'intérêt aux 5 HP ou C4 d'avant-guerre. S'ils recherchaient la voiture de leur enfance, ils s'intéressaient plus aux GS, BX ou Visa de leurs parents, autant de sujets peu exploités dans Citropolis. Le magazine semblait avoir vieilli en même temps que ses lecteurs ... La concurrence était aussi de plus en plus rude. Le nombre de titres sur l'automobile ne cessait de croître dans les kiosques.

Fabien Sabatès annonçait à ses lecteurs que le numéro 87 de juillet 2011 serait le dernier à être distribué en kiosque. Dans son édito, on ressentait de sa part une amertume compréhensible, et un profond sentiment d'injustice. Il décidait après ce numéro de prendre six mois de réflexion sur l'avenir de Citropolis. Hélas, à l'issue de ces six mois, Citropolis ne revint pas. 

Une collection de Citropolis est pour tout amateur d'histoire automobile un incontournable, tant Citroën a marqué de son empreinte le monde de l'automobile. Trouver aujourd'hui une collection complète d'un seul tenant paraît bien illusoire. Contrairement à d'autres titres (Automobiles Classiques, Rétroviseur ...), il y en a rarement  en vente. Prenez votre temps, voire armez vous de patience. On trouve les Citropolis à partir de 2 euros dans les bourses. Vous pourrez toujours acquérir les numéros manquants en les payant plus cher sur ebay ou le bon coin.

Citropolis a eu le mérite d'exister, et d'exister pendant près de 15 ans, une très belle performance pour une publication indépendante. Certes, on peut être agacé par l'omniprésence de Fabien Sabatès dans cette publication, mais c'était SA création, et reconnaissons-lui son engagement pour la faire vivre.

Si l'on n'est pas un fan absolu de Citroën, mais simplement un passionné d'histoire automobile, on fera peu cas des nombreuses pages d'actualités et des multiples " bavardages " (non sans intérêt parfois) que contient cette revue. FS le reconnaissait lui-même, certains de ses articles étaient plus faibles que d'autres.

On peut avec un réel intérêt se concentrer sur les sujets historiques, et profiter de l'immense culture de Fabien Sabatès et de ses rédacteurs, et de ses inépuisables archives. On regrettera simplement que ces sujets n'occupent qu'une place minime dans Citropolis.

Sommaire publié dans le numéro 81 :

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