Tucker, escroc ou victime d'un vaste complot


Tucker était une marque automobile américaine qui a lancé une limousine avant-gardiste en 1947 produite seulement à 51 exemplaires. Contrée violemment par les Big Three (GM, Ford, Chrysler) dont les produits étaient alors moins compétitifs, elle ne put lutter à armes égales contre les constructeurs américains qui lancèrent leurs nouvelles gammes en 1948, soit un an après la Tucker. La firme Tucker est mise en faillite en 1950.


Les origines de Tucker


Né dans la région de Detroit (Michigan), le berceau de l’industrie automobile américaine, Preston Tucker (1903-1956) commence sa carrière comme coursier chez Cadillac, puis ouvrier chez Ford, commercial chez Studebaker, Packard et Dodge, avant de devenir chef des ventes chez Pierce-Arrow. Peu avant l’entrée en guerre des Etats-Unis contre le Japon, en décembre 1941, Preston Tucker envisage de construire une voiture beaucoup plus moderne que les dernières réalisations américaines, même si l’échec de la Chrysler Airflow en 1935 pouvait laisser supposer que la clientèle n’était pas encore prête pour acquérir ce type de modèle. Son constat est simple. Les voitures américaines de son époque sont lourdes, gourmandes et souvent dangereuses.

Preston Tuckeur est d'un naturel frondeur et fonceur. Il semble se jouer de l'adversité, seul le but à atteindre compte. Hélas, il sera broyé par la toute puissance des Big Three, qui observaient d'un oeil inquiet les projets de cet aventurier.

Preston Tucker envisagea de s’associer avec Harry Miller, le réputé constructeur de moteurs de voitures courant sur le circuit d’Indianapolis. Malheureusement, la mort de Miller en 1943 bouleversa les plans de Tucker qui dut rechercher d’autres personnes pouvant s’investir dans le projet. C’est Ben Parsons qui devient alors l’ingénieur en chef capable de donner vie à la voiture futuriste de Preston Tucker. En 1944, Preston Tucker fonde effectivement la Tucker Car Corporation avec une importante campagne de financement, en partie à base de contrats de prévente de sa future voiture. Son projet est appuyé par une importante campagne médiatique des caractéristiques futuristes et des solutions de prévention et sécurité routières, révolutionnaires pour l'époque.

En janvier 1947, Preston Tucker commande au styliste Georges Lawson, ex General Motors, des esquisses de sa vision d'une automobile moderne. Ses propositions sont séduisantes, mais Tucker pressent que celles-ci sont trop futuristes et ne pourront pas franchir l'étape de la production, qui exige plus de réalisme.

En décembre 1945, peu après la fin des hostilités avec le Japon, Tucker confirme qu’il va produire en grande série la " voiture du futur ". Il se met alors en quête de collaborateurs, de fournisseurs, et d'une usine près de Chicago. Il choisit un ancien site de production de matériel militaire. Dodge y assemblait les moteurs des forteresses volantes Boeing B-29 durant la guerre. Un contrat de location est signé en décembre 1946. Après deux longues années de développement complexe, ruineux et de nombreux retards de conception, il parvient à mettre au point sa première " voiture du futur ", mais le modèle manque encore de mise au point. La présentation du premier prototype a lieu en première mondiale le 19 juin 1947 à l'usine de Chicago, devant plus de 3 000 invités et la presse internationale.

Après avoir sollicité Georges Lawson, sans donner suite à ses idées trop novatrices, Preston Tucker rencontre Alex Tremulis (1914/1991). Ce designer d'origine grecque a débuté sa carrière chez Duesenberg en 1933, avant d'intégrer la Briggs Manufacturing en 1937. Il est l'auteur du show car Chrysler Thunderbolt de 1941. Tucker lui demande de poursuivre les travaux de Lawson, tout en rendant ses propositions plus réalistes pour une industrialisation future.


 1947 : Tucker Torpedo


Lorsque la Tucker apparaît en 1947 (pour le millésime 1948), elle est présentée tout simplement comme la " première voiture totalement nouvelle depuis cinquante ans ". Ce slogan un peu outrancier sera sans doute à l’origine du courroux des autres constructeurs américains (principalement GM, Ford et Chrysler) et finalement de l’échec de la Tucker.

Les premières brochures diffusées reprennent certaines propositions de style réalisées par Alex Tremulis au début du projet.

Conçue en à peine trois ans, c’est une grande limousine à quatre portes de forme autoclave et six glaces latérales, à carrosserie semi-ponton et arrière fastback, dotée d’un puissant moteur six cylindres à plat en alliage léger placé à l’arrière, comme sur une Tatra tchèque. Ce moteur, dérivé d’un moteur d’hélicoptère Bell, a une cylindrée de 5473 cm3 et développe 166 ch. Il permet une vitesse maximale de 190 km/h, chiffre peu commun en 1948, grâce à un coefficient aérodynamique de 0,30, encore excellent de nos jours. L’échappement est composé de six tuyaux séparés, un par cylindre. Baptisée Tucker Torpedo, cette voiture imposante est complètement différente de ce qui existe à l’époque.

Souvent imprimés en couleur sépia, les brochures Tucker sont de qualité modeste, eu égard aux prétentions de ce constructeur.

La carrosserie aérodynamique très réussie s’étire sur 5,56 mètres de longueur, pour une hauteur de 1,52 mètre, chiffre assez bas comparé aux productions concurrentes. L’avant est tout à fait original, caractérisé par une pointe intégrant un projecteur central d’appoint tournant avec les roues avant. Ce projecteur complète ceux placés en bout d’ailes.

La Tucker présentée en 1947 ne ressemble à aucune autre voiture de cette époque. La carrosserie est déformable afin d’absorber les chocs. Six hommes de grande taille peuvent prendre place à bord avec un chapeau sur la tête. Chacun a droit à une ceinture de sécurité !

Le grand pare-brise en deux parties offre une excellente visibilité. Ce pare-brise est éjectable en cas de choc. Un grand pare-brise courbe avait été imaginé au départ mais la technologie de l’époque ne permettait pas de le fabriquer en grande série. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nombre de voitures concurrentes étaient dotées à cette époque d’une lunette arrière panoramique en trois parties, et cette caractéristique allait subsister jusqu’au début des années 50. Des suspensions indépendantes et une direction assistée confèrent à la Tucker une excellente tenue de route et une étonnante maniabilité, malgré son poids de 1930 kg à vide.

L’arrière de la Tucker Torpedo est tout aussi futuriste que la partie avant. On remarque la grille permettant le refroidissement du six cylindres situé à l’arrière et les six tuyaux d’échappement sous le pare-chocs.

Preston Tucker annonce que son usine sera en mesure de produire 1 000 unités par jour dès le mois de mars 1948. Fred Rockelman, débauché chez Plymouth où il occupait la fonction de directeur des ventes, annonce un tarif qui situerait la Tucker dans la catégorie moyenne supérieure, face aux Cadillac, Buick ou Lincoln équivalentes. La première voiture sort effectivement de l'usine de Chicago le 9 mars 1948. Mais en même temps on voit poindre les premiers nuages.


Preston Tucker traîné en justice


En 1949, la commission de surveillance de la Bourse - la SEC, pour Securities and Exchange Commission - intente à Preston Tucker un procès, médiatiquement retentissant, pour publicité mensongère, tentative de fraude et escroquerie publique de ses partenaires et clients. En effet, la production des modèles Torpedo a du mal à démarrer, et certains pensent que Tucker a communiqué abondamment sur son modèle dans l’unique but de réaliser une opération financière juteuse. Tucker accuse pour sa part les trois plus importants constructeurs automobiles américains (GM, Ford et Chrysler) de tentatives de sabotage concurrentiel de son projet.

Cette mise en scène des services publicitaires de la Tucker Corporation laisse à penser que la production de la voiture se fait désormais à grande échelle. Hélas, il n'en est rien !

Accusé de " vente forcée ", Preston Tucker se voit donc traîner en justice par les constructeurs de Detroit, qui craignaient que sa voiture ne démode d’un coup toute la production automobile américaine, alors que leurs futurs modèles en préparation étaient prévus pour le millésime 1949. Au cours de cette année 1948, tout pouvait encore basculer en faveur de Preston Tucker qui répétait une communication efficace et bien au point en direction de la clientèle en vue de ringardiser les gammes des Big Three. Pour ces derniers, il fallait donc répondre du tac au tac, en tentant de ridiculiser leur adversaire, annonçant notamment que cet " aventurier " serait incapable de fabriquer ses voitures en grande série, et que de toutes façons ses voitures souffraient d’une mise au point bâclée et que ce sont les clients qui en feraient les frais.

A l'issue d'un procès qui a duré quatre mois et après dix-sept heures de délibération, le 18 janvier 1950, Preston Tucker est finalement innocenté et acquitté de toutes les accusations portées contre lui. Mais criblée de dettes et souffrant d'une image médiatique détériorée, sa société est mise en faillite définitive. Cette évènement officialise la disparition de la marque Tucker. Au final, 51 voitures ont été produites. Très affecté par cet échec, il meurt d'un cancer du larynx le 26 décembre 1956, alors qu’il n’a que 53 ans. A noter que la plupart des Tucker ’48 subsistent encore aujourd’hui.

Une pose publicitaire célèbre de Preston Tucker, reprise par l'acteur Jeff Bridges, dans le film de Francis Ford Coppola sorti en janvier 1988 sous le titre " Tucker, the man and his dream ".


Texte : Jean-Michel Prillieux
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