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Luigi Colani

Luigi Colani - Allemagne - 1928/2019
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qu'un travail amateur.
Luigi Colani se révèle un
designer difficile à cerner, un personnage atypique qui bouscule les
usages et s'éloigne drastiquement du profil classique de ses confrères
de l'automobile. Il élargit constamment son champ d'action en concevant
aussi bien des voitures, des camions, des trains et des avions que des
stylos, des téléviseurs, des pianos ou des cuisines complètes. Au fil
des années, cet homme se forge une réputation de " terroriste du design
" tant sa critique est facile et son franc-parler redoutable face au
travail d'autrui. Sa mégalomanie apparente et ses attitudes théâtrales
le font volontiers passer pour le Dalí de sa discipline, oscillant sans
cesse entre l'imposteur et le visionnaire. On peut aussi l'associer à
Antoni Gaudí pour son rejet absolu de la ligne droite au profit des
formes organiques de la nature. Colani prolonge d'ailleurs cette vision
en transposant la courbe sacrée de la pierre vers le plastique,
l'automobile et le design industriel. Sans prétendre à l'exhaustivité,
ce survol des grandes étapes de son existence et de ses créations
propose de découvrir son œuvre en ciblant plus particulièrement son
action dans l'univers automobile.
Enfance
Lutz Colani naît
le 2 août 1928 à Berlin d'une famille d'origine suisse, et n'adoptera le prénom
de Luigi qu'à partir de 1957. Son père exerce comme décorateur de théâtre et de
cinéma, tandis que sa mère, actrice d'origine polonaise, est animée par des
idées politiques révolutionnaires que son fils qualifiera volontiers
d'utopistes. Durant son enfance, ce père particulièrement doué de ses mains lui
enseigne le travail manuel. Cet apprentissage permet au jeune garçon de
développer très tôt un talent prononcé pour la sculpture et de fabriquer
lui-même ses propres jouets.
Etudes
En 1946, il
intègre l'école supérieure des beaux-arts de Berlin, la Hochschule für Bildende
Künste, où ses aptitudes pour la sculpture se font rapidement remarquer. Dès
l'année suivante, il s'installe une première fois à Paris, une ville dont il
apprécie l'art de vivre. Plus globalement, le jeune homme se passionne pour la
France, ses habitants et sa culture. Il y étudie l'aérodynamique à la Sorbonne
en tant qu'auditeur libre. Dans les amphithéâtres, il
rencontre l'ingénieur Charles Deutsch, qui y intervient, et découvre à travers
lui les théories d'Ernst Mach et de Paul Blasius sur la mécanique des fluides.
En parallèle, il collabore avec cet ingénieur sur ses projets de voitures.
Durant cette période de bohème, il finance son quotidien en dessinant des
escarpins pour de prestigieuses maisons de couture telles que Dior, Coco Chanel
et Charles Jourdan. Bien que plusieurs de ces enseignes lui proposent de
l'embaucher, il décline leurs offres pour préserver sa liberté.
L'illustrateur de
presse
La vente de
dessins de voitures ou de motos futuristes à la presse, notamment à L'Automobile
Magazine, constitue une autre source de revenus pour le jeune créateur.

En janvier 1952, il illustre la
couverture du numéro 69 de L'Automobile, qui annonce en une l'Espadon
52, une voiture française ultra-moderne conçue au " bureau d'études du
journal " pour offrir une cinglante réplique au concept-car Sabre de la
General Motors.
La presse
spécialisée dans le deux-roues décèle elle aussi très tôt le potentiel
de Luigi Colani. Le 1er octobre 1952, le numéro spécial Salon du
magazine Motocycles lui offre sa première couverture, accompagnée d’une
pleine page intérieure. Il y projette déjà ce qui deviendra sa signature
absolue, le biodesign, caractérisé par des formes organiques, un
carénage intégral en plastique et dans le cas présent une motorisation
par turbine, grande fascination technologique de l’époque. Le 27
décembre de la même année, Moto Revue lui confie à son tour la
couverture de son numéro Spécial compétition, où il livre une
proposition plus dynamique et sportive. Cette dernière reste
malheureusement cantonnée au rôle d'illustration pure, sans aucun
développement éditorial de la part du magazine.
L'année 1953
confirme cette intense activité d'illustrateur à travers une collaboration de
trois mois avec Scooter Magazine. Bien que spectaculaires, ses visions
futuristes demeurent de simples promesses, car les rédactions de l'époque
manquent encore de recul ou d'audace pour analyser ses concepts en profondeur.
Cette transition par l'illustration et le journalisme constitue pourtant le
véritable tremplin qui permet à Colani de basculer, dès le milieu des années
cinquante, du dessin sur papier à la conception de carrosseries réelles en fibre
de verre.

Motocyclette n° 84 d'octobre 1952
Débuts professionnels
En 1953, désireux
de perfectionner ses connaissances en aérodynamique après ses études à Paris,
Colani s'envole pour la Californie. Les Américains le repèrent initialement
grâce à ses rubriques et ses illustrations pour la presse aéronautique,
notamment dans Air Magazine. Il est alors engagé par l'avionneur Douglas
Aircraft Company. Au sein de cette entreprise, il travaille activement sur le
développement de l'aérodynamisme et sur la mise en œuvre des nouveaux matériaux
synthétiques et plastiques dans l'aviation. Bien qu'il reste moins d'un an en
Californie, cette immersion et ce savoir-faire technique s'avèrent déterminants
pour la suite de sa carrière, jetant les bases de ses futures créations
automobiles et industrielles fondées sur les formes organiques et le biodesign.
Débauché par
Simca, il s'installe en France près d'Évreux en 1953. Il participe aussitôt, au
sein de l'équipe Simca Sport, à la conception de la première voiture de sport
française dotée d'une carrosserie en plastique. Bien qu'il travaille dans le
plus grand secret, il y côtoie l'élite de la profession. Cette période française
tourne pourtant court. Si son travail le passionne, un différend avec l'un des
dirigeants le pousse à quitter brusquement le pays pour Berlin.

Colani
chez Simca en 1953 -
Copyright
La voiture qu'il
conçoit sur une base de Fiat 1100 TV, matérialisée par le carrossier Rometsch,
est présentée au Salon de Genève 1954 où elle décroche le prix de la Rose d'Or.

Fiat
1100 TV Colani -
Copyright
Selon ses propres
dires, c'est la médiocrité ambiante qui le pousse vers le design. Ne supportant
plus de côtoyer des objets quotidiens mal conçus, il a la certitude de pouvoir
faire mieux. A cette époque, le design reste une notion largement absente des
produits industriels. A la manière d'un Raymond Loewy, Luigi Colani doit
évangéliser et convaincre ses contemporains du monde de l'industrie, écrivant
ainsi parmi les premières pages de l'histoire du design.
BMW 700, 1963
En 1963, Luigi
Colani s'empare de la base technique de la BMW 700 pour donner naissance à la
Colani BMW 700 Sport Coupé. Il rompt
totalement avec les lignes tricorps classiques de la BMW 700 de série,
originellement dessinée par
Giovanni
Michelotti. A la place, il
façonne une silhouette organique, aérodynamique et d'une fluidité extrême,
fortement inspirée par le thème de la goutte d'eau cher aux carrossiers français
des années 1930 comme Figoni & Falaschi.
Cette approche stylistique et technique
avant-gardiste permet d'obtenir un coefficient de traînée exceptionnellement bas
pour l'époque, d'une valeur de 0,22, tout en limitant le poids total de la
voiture à seulement 430 kg. Grâce à cette redoutable efficacité aérodynamique et
à une structure ultralégère, le modeste moteur bicylindre à plat de 700 cm3
refroidi par air, qui développe 32 ch en version de série et grimpe à près de 40
ch sur cette version optimisée, propulse la BMW 700 à une vitesse de pointe
d'environ 160 km/h, là où la berline d'origine plafonne à 120 km/h.

BMW 700
par Colani -
Copyright
Alfa Romeo Giulietta 1300, 1959
A la fin des années 1950, Luigi Colani fait l'acquisition
d'un châssis de Giulietta Spider afin de mettre à l'épreuve ses théories
avant-gardistes sur le design organique. Il façonne pour l'occasion une
carrosserie inédite en plastique renforcé de fibre de verre. Si le nez long et
effilé évoque les travaux contemporains de Pininfarina, et si le toit en double
bulle rappelle les créations de Zagato, la silhouette globale est représentative
du style unique du designer allemand. L'aérodynamisme est particulièrement
soigné, notamment grâce à un soubassement entièrement caréné qui optimise les
flux d'air sous l'auto. L'utilisation du composite permet de contenir le poids à
seulement 780 kg. Associé au bloc double arbre Alfa Romeo de 1 300 cm3 poussé à
110 ch, ce profilage extrême propulse le coupé à une vitesse de pointe de 210 km/h.
Ce prototype s'illustre magistralement sur la piste en devenant la toute
première voiture de Grand Tourisme de petite cylindrée à boucler un tour du
redoutable circuit du Nürburgring en moins de dix minutes.

Alfa
Romeo 1300 Berlinetta, 1959, par Colani - Source : ALR
Colani GT, 1962
Luigi Colani lance
la Colani GT, une berlinette en kit développée sur la base mécanique de la
populaire Volkswagen 1200. Une batterie d’essais en soufflerie permet de valider
ses lignes aérodynamiques et futuristes. Pour habiller le châssis-poutre
d'origine, le designer conçoit une carrosserie en plastique renforcé de fibre de
verre. Il s’impose une discipline stricte en respectant l'intégrité de la
Coccinelle, sans modifier le châssis ni le moteur flat-four de 1,2 litre.
Initialement, la production de cet ensemble est planifiée en petite série à
hauteur de 200 exemplaires, que les acheteurs peuvent monter sur une VW neuve ou
sur un véhicule déjà en service.



Luigi Colani et la Colani GT, sur le
circuit de l'Avus - Source : l'Automobile n° 200, décembre 1962
Le succès dépasse les projections. Environ 300 kits
auraient finalement trouvé preneurs. Colani affirme avec audace
que deux personnes un tant soit peu bricoleuses peuvent installer la
structure en fibre de verre sur le châssis d'origine en moins de quatre
heures. L'aventure n'est pourtant pas de tout repos pour le jeune
créateur. Le milieu automobile allemand observe cet iconoclaste avec
circonspection et ne lui fait aucun cadeau, transformant l'homologation
de son kit en un véritable parcours du combattant.

L'arrière de la VW Colani est coupé par un pan droit. L'échappement VW sera
masqué par un panneau de plastique sur la carrosserie définitive - Source :
l'Automobile n° 200, décembre 1962

Sur
demande, la VW Colani peut recevoir une coupole en plexiglas recouvrant
tout l'habitacle - Source : l'Automobile n° 200, décembre 1962
Colani Whippet,
1965
Présentée en 1965
comme une évolution de la GT originelle, la Colani Whippet pousse encore plus
loin les recherches esthétiques et aérodynamiques de son créateur sur les
matériaux synthétiques. Toujours conçue sur la robuste plate-forme de la
Volkswagen Coccinelle, cette nouvelle déclinaison en conserve les composants
mécaniques fiables. L'innovation majeure de la Whippet réside dans l'intégration
de portières papillon articulées sur le toit, tandis que ses lignes tendent vers
une réduction drastique de la traînée. Le moteur préparé par Oettinger est placé
en porte-à-faux arrière et s'associe à une boîte à cinq rapports. Grâce à un
poids plume qui ne dépasse pas 490 kg, le coupé affiche une vitesse de pointe de
200 km/h. Malgré l'ambition persistante de Luigi Colani de produire sa voiture
en petite série, la carrière commerciale de l'engin reste extrêmement
confidentielle. Contrairement à sa devancière, seuls quelques très rares
exemplaires sont effectivement assemblés.

Colani Whippet, 1965 -
Copyright
C-Form
Luigi Colani
constate que si le domaine de l'aéronautique maîtrise parfaitement le profilage
des ailes et des cockpits, l'automobile se contente encore d'imiter
maladroitement les avions. Face à ce constat, il transpose ses connaissances
aéronautiques aux véhicules terrestres pour optimiser l'écoulement de l'air. Le
25 novembre 1967, il dépose le brevet de la carrosserie C-Form, un concept qui
canalise les flux d'air et préfigure les solutions techniques appliquées aux
voitures de course à effet de sol, notamment en Formule 1. Il perfectionne
ensuite ce dispositif en y intégrant un système de déflecteurs mobiles inspiré
de l'anatomie des ailes aviaires pour stabiliser les véhicules à haute vitesse.
Au cours des années suivantes, Colani développe de nombreux prototypes basés sur
ce principe, exploitant des mécaniques très diverses. Les coefficients de
traînée obtenus se révèlent spectaculaires, s'affichant près de deux fois
inférieurs à ceux des modèles de production courante. Alors que la recherche
aérodynamique fait aujourd'hui l'unanimité, Luigi Colani s'impose à cette époque
comme l'un des rares précurseurs à imposer ce sujet dans le secteur automobile.
Présentée en 1970,
la Lamborghini Miura Le Mans incarne l'une des premières expressions du principe
de la C-Form. Ce projet, imaginé de manière totalement indépendante sans la
participation de la firme italienne, s'affranchit des codes traditionnels en
coupant littéralement en deux l'architecture du véhicule. La partie avant se
compose d'un habitacle biplace en fibre de verre en forme de goutte d'eau.
Conçue comme un cockpit de planeur, elle se recouvre d'une verrière en plexiglas
qui offre une visibilité panoramique. Cette cellule semble suspendue au-dessus
du vide et s'allonge vers l'arrière en s'affinant telle une aile d'avion
inversée. Une telle disposition crée un immense tunnel aérodynamique central
sous la voiture, ce qui canalise les flux d'air de manière à générer un effet de
sol massif et une déportance naturelle sans recourir à des ailerons superflus. A
l'intérieur, le conducteur et son passager s'installent en position presque
horizontale. Pour maximiser la pureté des lignes, les roues avant restent
dissimulées sous le carénage. La section arrière, quant à elle, repose
directement sur la partie tronquée d'un véritable châssis de Miura et intègre le
moteur V12 de la marque.

Lamborghini, 1970 - Source :
https://en.wheelsage.org
Toujours
en 1970, Luigi Colani pousse ses recherches sur la C-Form en présentant
au Salon de Francfort la maquette d'étude C112. Ce prototype non
fonctionnel est conçu comme une réponse esthétique et aérodynamique
radicale aux recherches de Mercedes-Benz avec ses coupés expérimentaux
C111 à moteur rotatif Wankel. Fidèle à sa philosophie du biodesign,
selon laquelle la nature résout déjà structurellement et élégamment tous
les défis de résistance aux fluides, Colani dessine une silhouette
sculpturale. Ressemblant davantage à un avion de chasse sans ailes ou à
un engin spatial qu'à une automobile conventionnelle, le véhicule
utilise l'effet de sol pour canaliser les flux d'air sous sa
carrosserie, maximisant ainsi l'appui sans recourir à des ailerons
traditionnels. A l'arrière, l'intégration des éléments mécaniques est
marquée par un alignement spectaculaire de quatre tubes d'échappement
chromés pointés vers le ciel. La poupe se distingue également par un
imposant et unique essuie-glace, chargé de nettoyer la gigantesque
verrière en plexiglas qui enveloppe un habitacle minimaliste où le
conducteur est installé en position semi-allongée.


C112, 1970 (en réponse à la Mercedes C
111 de 1969)
- Source
:
https://en.wheelsage.org
Conçue en 1989 sur la base technique d'une Ferrari
Testarossa, la Testa d'Oro naît de l'ambition de battre, sur le lac salé de
Bonneville, le record du monde de vitesse pour une voiture homologuée pour la
route. Son design fusionne les domaines de l'automobile et de l'aéronautique. La
carrosserie en fibre de verre enveloppe la mécanique dans une silhouette d'une
fluidité extrême, tandis qu'une immense verrière frontale supprime la rupture
visuelle traditionnelle entre le capot et le pare-brise. L'avant se caractérise
par un profil en bec d'oiseau plongeant, sculpté pour fendre l'air et maximiser
l'appui sans recourir à des ailerons. A l'arrière, les lignes se rejoignent pour
abriter le 12 cylindres retravaillé par le motoriste Lotec. Grâce à deux
turbocompresseurs, ce bloc atteint 750 ch et justifie le nom de la machine par
ses culasses repeintes en or.


Colani Ferrari Testa d'Oro, 1989 -
Copyright
La fonction
plutôt que le style
L’histoire du
design industriel est jalonnée de ruptures esthétiques majeures, mais peu
s'avèrent aussi virulentes que celle provoquée par Luigi Colani lorsqu’il
s’attaque à l’héritage du Streamline. En observant le travail de ce mouvement
phare des années 1930 et 1940, qui consiste à transposer les lignes
aérodynamiques des avions ou des locomotives sur des objets du quotidien comme
des aspirateurs ou des grille-pains, Colani y voit une profonde contradiction.
Pour lui, ce re-design n'est qu'un habillage de surface, une esthétique
impeccable mais fondamentalement déconnectée de la fonction réelle des
appareils. Sa critique trouve d'ailleurs son paroxysme dans son rejet viscéral
des travaux de Raymond Loewy, la figure de proue de ce courant américain, qu’il
n'hésite pas à qualifier de prince charmant de la laideur.
Cette réaction, si
outrancière soit-elle, met en lumière une opposition philosophique totale dans
la méthode de création. Là où les tenants du styling privilégient une approche
d'abord visuelle, Colani opère à l'exact inverse. Son point de départ technique
et conceptuel se situe systématiquement du côté de l'utilisateur, guidé par une
recherche absolue de confort et d'ergonomie. Dans cette vision, l'objet ne doit
pas chercher à impressionner par un mimétisme futuriste ou agressif. Lorsqu'il
repense un appareil photo, Colani rejette l'idée d'en faire un engin aux allures
spatiales pour le transformer, au contraire, en un prolongement naturel de l'œil
et de la main. L'humain reste le pivot central autour duquel la machine gravite.
Le designer
affirme ne rien inventer, mais simplement reproduire des structures que la
nature façonne depuis plusieurs millions d'années. Il n'est toutefois pas le
premier à adapter le vivant à la technologie. Le terme bionique est en effet
forgé par le major Jack Steele de l'US Air Force en août 1958 pour désigner la
science des systèmes qui copient ou s'inspirent des fonctions, caractéristiques
et mécanismes du monde naturel.
Le château de
Munster à Füchtorf
A la fin
des années 1960, Luigi Colani s'établit au château de Harkotten à
Sassenberg, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. C'est dans ce cadre propice
à l'inspiration qu'il passe de longues heures à observer la nature, la
faune, la flore et la structure des insectes au microscope électronique
afin d'asseoir les bases théoriques de son design biomorphique. Pour
donner vie à ses visions futuristes et aérodynamiques, le créateur a un
besoin impératif d'espace pour concevoir ses maquettes à échelle réelle
et les entreposer. Les châteaux de province lui offrent cette
configuration idéale, les vastes dépendances permettant d'installer un
atelier de design industriel de grande envergure.
Colani
s'impose comme un personnage incontournable et particulièrement volubile
dans les médias. La presse, fascinée par son génie débordant, le
qualifie volontiers de " Léonard de Vinci du XXe siècle ", quand elle ne
le range pas simplement au rayon des excentriques provocateurs. Au
château de Harkotten, l'ambiance de travail s'avère totalement
délirante, presque surréaliste, rythmée par l'énergie inépuisable du
maître des lieux. Toujours vêtu de son éternel pull blanc, Colani
dessine et sculpte sans relâche des dizaines de propositions
révolutionnaires qui touchent à tous les domaines du quotidien et de
l'industrie. Son biodesign investit la table avec un service de
porcelaine pour Rosenthal, ou redéfinit l'habitat à travers une salle de
bain futuriste pour Villeroy & Boch.

Catalogue Villeroy & Boch, salle de bain
par Colani -
Copyright
Au cœur
des années 1970, Luigi Colani met son génie au service de la Nasa et de
Boeing. Pour l'avionneur américain, il imagine des gros-porteurs aux
formes d'oiseaux ou de poissons. Il repense également la fonction des
réacteurs qu'il propose de remplacer par des hélices bio-inspirées. Si
ses réflexions captivent les ingénieurs, elles restent toutefois trop
audacieuses pour être concrétisées.
Ferrari Daytona,
1974
En 1974, Luigi
Colani se permet de retoucher une œuvre magistrale de l'automobile, la Ferrari
365 GTB/4 Daytona. Prenant pour base la création originale de
Leonardo Fioravanti
pour la carrosserie Pininfarina, caractérisée par des lignes tendues et un long
capot acéré, Colani choisit d'y appliquer sa propre philosophie plastique, le
biodesign. Le créateur allemand élimine la rigueur géométrique italienne pour
envelopper la sportive d'une robe organique en fibre de verre. Si l'efficacité
de ce design de rupture se vérifie sur le plan de l'aérodynamisme avec un
coefficient de traînée théoriquement optimisé, le travail effectué demeure
discutable sur le plan esthétique.

Ferrari Daytona revue par
Luigi Colani -
Copyright
La proue plongeante s'allonge de façon
spectaculaire pour former un museau profilé qui canalise l'air au-dessus
du capot, une section sur laquelle est implantée une fente organique qui
semble respirer, à la manière d'une branchie de squale. Les flancs de
l'automobile subissent un lissage intégral où les passages de roues
s'intègrent doucement dans la masse globale. L'histoire de cette
automobile s'achève d'ailleurs de façon surprenante. Après avoir été
présentée dans divers salons et avoir subi un accident de la circulation
mineur, la voiture reçoit une peinture gris métallisé, remplaçant sa
teinte rouge d'origine. Finalement, elle est entièrement dépouillée de
ses appendices en fibre de verre pour retrouver définitivement sa
configuration Pininfarina d'origine, effaçant ainsi toute trace physique
de l'audace de Colani.

Ferrari Daytona revue par par
Luigi Colani - Source
:
https://en.wheelsage.org
Penser en volume
plutôt qu'en dessin
Pour Luigi Colani,
la création ne s’envisage ni derrière un écran, ni sur la surface plane d’une
feuille de papier, mais dans une confrontation directe et charnelle avec la
matière. Interrogé sur sa tendance quasi systématique à multiplier les
maquettes, le designer exprime une philosophie radicale : le dessin n'est
souvent qu'une illusion, une séduction visuelle destinée à flatter le client. Là
où le papier peut mentir, le volume impose sa vérité technique et ergonomique.
Son processus
créatif s’apparente ainsi au geste originel du sculpteur. Qu’il conçoive un
simple stylo, un siège ou une automobile, son premier réflexe reste le modelage
de la glaise ou de la pâte à modeler. En privilégiant un travail à l’échelle
réelle, il cherche à éprouver immédiatement la faisabilité de l'objet pour en
révéler les lignes définitives. Dans cette méthodologie, l'esquisse est reléguée
au second plan, servant uniquement de support pour le choix des coloris ou de la
décoration.
Fanliner, 1975
Au début
des années 1970, le constructeur allemand Rhein-Flugzeugbau s'associe à
l'américain Grumman pour développer un avion léger d'entraînement et de
tourisme d'un genre nouveau. Pour dessiner les lignes de cet appareil
baptisé Fanliner, les partenaires font appel à Luigi Colani. Fidèle à sa
philosophie du biodesign, le concepteur insuffle sa vision organique au
second prototype en lui donnant des formes fluides qui évoquent un
squale ou un insecte. L'appareil rompt radicalement avec l'esthétique
aéronautique traditionnelle grâce à un cockpit biplace côte à côte
entièrement vitré en forme de bulle, doté de portes papillon et offrant
une visibilité panoramique exceptionnelle.
Sur le plan
technique, cet avion à aile médiane cache une architecture originale qui suscite
immédiatement la curiosité. Au lieu d'une hélice traditionnelle installée sur le
nez, il intègre une hélice carénée soufflante logée au centre du fuselage, juste
derrière la cabine et le long d'une poutre de queue en T. Pour propulser
l'ensemble, les ingénieurs choisissent un moteur rotatif Wankel d'origine Audi
NSU, réputé pour sa compacité. Cette configuration mécanique optimise le flux
aérodynamique tout en réduisant considérablement le bruit extérieur.

Le
Fanliner imaginé par Colani, comparé à un modèle classique -
Copyright
Le
prototype réalise son premier vol en 1973, puis surprend le public par
son silence de fonctionnement et son esthétique futuriste lors de ses
présentations au Salon du Bourget en 1975 et 1977. Malgré des essais en
vol prometteurs et un grand intérêt médiatique, ce laboratoire
aéronautique ne dépasse pas le stade expérimental. Les coûts de
développement élevés et les réticences de l'industrie face à une
silhouette aussi avant-gardiste freinent sa production en série. Cet
appareil jette néanmoins les bases du RFB Fantrainer, un avion
d'entraînement militaire qui reprend le concept de l'hélice carénée et
valide la pertinence technique des intuitions de Colani.
Rétro
futurisme
Luigi
Colani voue une immense admiration aux automobiles d'avant-guerre, tout
particulièrement à la Bugatti Type 57S Atlantic et à la Talbot-Lago
T150C SS " Goutte d'eau " carrossée par Figoni & Falaschi. Ces lignes
sculpturales le fascinent au point qu'il décide d'en reprendre et d'en
amplifier les extravagances stylistiques. C'est dans cet esprit qu'il
donne naissance à l'Aiglon, un roadster monumental à l'empattement
démesuré qu'il présente au Salon de Genève en mars 1976. Près de deux
décennies plus tard, en 1994, le designer prolonge cette démarche
néo-rétro radicale en dévoilant sa spectaculaire Horch à moteur seize
cylindres.
L'Aiglon,
automobile spectaculaire et extravagante mesurant sept mètres de long
pour 2,25 mètres de large, incarne la vision de Luigi Colani d'une
voiture de grand luxe qui aurait pu voir le jour si la Seconde Guerre
mondiale n'avait pas interrompu l'âge d'or de la carrosserie française.
Le créateur utilise pour ce monstre de style rétro-futuriste une modeste
base technique Opel. Cette voiture, dotée d'un habitacle deux places
reculé derrière un capot interminable, est initialement commandée par un
riche client du Golfe persique avant que sa construction ne s'étale sur
plusieurs années. La voiture suscite immédiatement la stupéfaction des
visiteurs et de la presse internationale, s'inscrivant comme l'une des
créations les plus folles de la carrière de Luigi Colani.


Colani Aiglon, 1976
- Source
:
https://en.wheelsage.org
La Colani Horch Mega Roadster de 1996 s’inscrit
dans la démarche radicale du maître du biodesign.
La carrosserie se dispense de lignes droites,
reflétant la volonté constante de l'artiste de calquer ses structures
sur les courbes de la nature et de l'anatomie humaine.
Les proportions caricaturales sont accentuées par
un capot interminable et un rapport démesuré entre l'auvent et l'essieu
avant.
La face avant arbore une calandre inspirée de
l'identité de Horch, surmontée d'une mascotte allégorique en forme de
jeune femme brandissant un H couronné.
L'innovation stylistique réside dans une forme de
fusion entre le néo-classicisme des années trente et un aérodynamisme
futuriste.
Bien qu’un moteur V16 soit initialement envisagé
pour asseoir le standing de cette création, Luigi Colani se contente
d'une motorisation plus modeste (V8 Ford ou V12 BMW selon la source).
Développée de manière totalement indépendante,
cette œuvre provocante voit le jour sans l’aval officiel d'Audi,
propriétaire des droits de la marque Horch.

Colani Horch Mega Roadster, 1996 -
Copyright
Les poids
lourds
Luigi
Colani mène une croisade longue de près de quarante ans contre les
formes cubiques des poids lourds traditionnels. Estimant que ces
véhicules luttent contre l'air au lieu d'y glisser, il développe une
série de prototypes visionnaires basés sur le biodesign. L'aventure
débute en 1977 avec le Truck 2001. Construit sur un châssis Fiat, ce
premier modèle pose les bases visuelles de son œuvre par sa cabine
sphérique, son pare-brise circulaire équipé d'un essuie-glace à trois
branches en forme d'hélice, et son profil évoquant un nez de dauphin.

Truck 2001 -
Copyright
Au fil des
décennies, le designer affine son concept à travers plusieurs
itérations, notamment sur des bases DAF dans les années 1990. En 2002,
il présente au salon de Hanovre le Spitzer-Silo Truck, un ensemble
tracteur et citerne bionique formant une ligne continue particulièrement
aboutie. Colani reste hyperactif et obstiné sur ce sujet jusqu'en 2016,
année où il travaille encore sur des concepts de transport urbain et de
camions futuristes adaptés aux nouvelles motorisations.

Spitzer-Silo Truck
- Source
:
https://en.wheelsage.org
Sur le plan
technique, ces réalisations intègrent de réelles innovations physiques. Grâce à
des coefficients de traînée exceptionnellement bas, les tests valident des
économies de carburant impressionnantes, oscillant entre 25 % et 40 % par
rapport aux modèles standards de l'époque. De plus, la surface vitrée bombée
offre aux chauffeurs un champ de vision panoramique inédit, tandis que
l'ergonomie de la cabine centrale s'inspire directement des cockpits d'avions.
Luigi Colani nourrit également sa réflexion de son expérience dans le design
mobilier, imaginant des sièges enveloppants et des poignées de commande
ergonomiques. Les planches de bord entourent ainsi le conducteur dans un cocon
protecteur.

Colani
SuperTruck, 2006
- Source
:
https://en.wheelsage.org
Malgré ces
promesses énergétiques, aucun de ses camions ne franchit le cap de la production
en série chez les grands constructeurs comme Mercedes, DAF ou Volvo. L'industrie
oppose une forte inertie à ces projets, freinée par des coûts de fabrication
prohibitifs liés au verre bombé et aux panneaux de carrosserie complexes. A cela
s'ajoutent les contraintes réglementaires européennes sur la longueur maximale
des ensembles routiers, qui pénalisent le nez allongé des cabines au détriment
du volume de marchandises transportées, ainsi qu'un certain conservatisme d'un
secteur frileux face à un style jugé trop excentrique.

Marchi
Mobile Colani DAF XF105, 2011
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Faute d'intégrer
les catalogues officiels, la poignée de prototypes fonctionnels se transforme en
véhicules promotionnels ou en vitrines technologiques pour le compte
d'entreprises événementielles. Leur silhouette unique garantit un impact visuel
saisissant lors des salons professionnels ou des campagnes marketing
itinérantes. Bien que ses modèles n'aient jamais été industrialisés en masse,
l'influence de Colani reste majeure, puisque les lignes adoucies et les
déflecteurs aérodynamiques des poids lourds modernes adoptent aujourd'hui des
principes qu'il défendait dès les premiers chocs pétroliers.

Marchi
Mobile eleMMent, 2016
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Motocyclettes
En 1972, Luigi
Colani s'attaque à un monument de l'industrie de la moto allemande en
transformant radicalement la Münch Mammut TTS 1200. Sa création, baptisée
Münch-Colani Super-Münch, réussit le tour de force d'adoucir la brutalité et la
massivité initiale de cette machine hors normes, animée par un moteur à quatre
cylindres d'automobile NSU TTS, grâce à son concept de biodesign. Le designer
conçoit un carénage intégral aérodynamique et futuriste, une œuvre sous forme de
sculpture roulante, dotée d'un phare avant rectangulaire et d'un guidon intégré
à la carrosserie. Destinée à l'origine à une production en petite série, cette
machine pensée pour fendre l'air à haute vitesse sur les autoroutes, ne dépasse
finalement pas le stade du prototype unique.

Moto Münch Mammut par Luigi Colani
-
Copyright
La rencontre entre
la vision radicale de Luigi Colani et le classicisme du géant nippon Yamaha se
produit au début des années 1980, à une époque où la marque cherche à explorer
des concepts futuristes tout en optimisant la pénétration dans l'air de ses
machines de haute performance. Pour faciliter les échanges directs avec les
ingénieurs, le designer s'installe au Japon, où il aborde le deux-roues non pas
comme un simple assemblage mécanique, mais comme une véritable extension du
corps du pilote.
En s'appuyant sur
des modèles existants de la gamme, Colani développe plusieurs études de style.
L'examen des versions successives de ses prototypes révèle le travail de
maturation de son studio, qui culmine en 1986 avec la spectaculaire MRD-1, une
machine taillée pour les records. Sur cette version, l'aérodynamisme est poussé
à l'extrême pour le couple homme-machine, à tel point que le carénage épouse
parfaitement la silhouette de l'équipage et se complète d'un capot supérieur
venant couvrir le dos du pilote en position de recherche de vitesse.
Bien que ces
prototypes ne franchissent jamais le cap de la production en série sous cette
forme sans concession, ils exercent une influence stylistique indéniable sur le
constructeur. Cette collaboration pousse Yamaha à accorder une importance
croissante aux essais en soufflerie, inspirant directement les lignes plus
fluides, enveloppantes et intégrées des motos de sport et de grand tourisme des
décennies suivantes.

Yamaha
MRD-1 par Colani
-
Copyright
Volkswagen, le
dialogue de sourd
En 1976, Luigi
Colani étudie une carrosserie profilée pour la Polo, baptisée Kofferraum. Sa
caractéristique la plus marquante réside dans son coffre additionnel rapporté,
un appendice qui augmente le volume de rangement et permet de gagner en
efficacité aérodynamique, tout en s'intégrant tant bien que mal à la ligne
générale. Des enjoliveurs de roues pleins ultra-profilés et une face avant
lissée contribuent également aux performances de la voiture.


Volkswagen Polo par Colani -
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Deux ans
plus tard, le designer imagine une Volkswagen encore plus radicale aux
formes biomorphiques, qui reprend une partie des composants mécaniques
de la citadine. Ce prototype frappe les esprits par sa teinte vert pomme
et sa silhouette de batracien. La face avant abandonne toute calandre
traditionnelle au profit d'un immense ovale perforé d'une multitude
d'alvéoles circulaires, tandis que le vitrage s'articule autour d'un
imposant pare-brise et de vitres latérales arrondies, créant une
véritable bulle lumineuse. Pensée pour s'intercaler entre la Polo et la
Golf, l'étude suscite une réelle fascination mais se heurte vite au
pragmatisme industriel de la marque.

Volkswagen Polo par Colani
- Source :
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Finalement, la collaboration entre le constructeur et le créateur se
transforme en un dialogue de sourd. Elle oppose des décideurs jugés
excessivement frileux à un artiste inflexible, totalement convaincu par
ses visions et refusant le moindre compromis. Fidèle à son habitude,
Colani ne fait pas dans la demi-mesure et n'hésite pas à qualifier les
dirigeants de Wolfsburg de Blechpfeifen, (sifflets en tôle), signifiant
dans le langage populaire des crétins.
BMW Série
5, 1979
En 1979,
Luigi Colani propose à BMW un projet de berline révolutionnaire qui
pourrait succéder à la Série 5 (E12), modèle que le constructeur
munichois commercialise depuis 1971 sans grand changement. Ce concept
bouscule l'esthétique traditionnelle de la marque. Il se distingue par
un profil aérodynamique poussé à l'extrême visant un coefficient de
traînée exceptionnellement bas, des blocs optiques profilés et carénés,
une proue inclinée vers l'avant intégrant une réinterprétation des
célèbres naseaux, et une poupe surélevée.

Maquette BMW par Colani, 1979 -
Copyright
Bien que
rejetée à l'époque par les responsables de BMW, qui redoutent de
dérouter une clientèle attachée aux lignes classiques et statutaires de
la marque, cette étude de style s'avère profondément visionnaire. Au fil
des décennies, le constructeur intégrera progressivement les idées de
Colani au sein de sa gamme de série, notamment à partir des années 1990
et 2000 sous la direction de Chris Bangle. Cette proposition prouve que
le designer a su anticiper avec justesse les codes esthétiques du
prochain millénaire, même si commercialiser un tel modèle dès le début
des années 1980 aurait provoqué une rupture visuelle trop brutale pour
le marché, un risque commercial que BMW n'a pas souhaité assumer.
Sea Ranger,
1979
Le monde
du design automobile a ses électrons libres, et Luigi Colani figure
incontestablement parmi les plus polarisants. Habitué à tracer sa propre
route à coup de silhouettes organiques, le designer s’offre en 1979 une
nouvelle vitrine à la mesure de ses excès. En s’associant avec
l'entreprise métallurgique allemande Thyssen Umformtechnik, il donne
naissance au Sea Ranger, un véhicule tout-terrain amphibie au gabarit
intimidant de 4 tonnes et 6,20 mètres de long. L'engin se présente comme
le couteau suisse absolu des aventuriers, capable de passer sans
transition de l'asphalte aux pistes forestières, de s’enfoncer dans la
boue ou de voguer sur les lacs.
Pour donner une
crédibilité technique à cette silhouette extravagante, le projet s’appuie sur la
base éprouvée d'un châssis Mercedes Unimog. La carrosserie utilise un aluminium
de qualité marine traité spécifiquement contre la corrosion. Côté motorisation,
un bloc diesel de 5 litres développant 110 ch permet à ce mastodonte de pointer
à 110 km/h sur route. C'est toutefois sur le terrain de l'autonomie que le Sea
Ranger cherche à impressionner, en affichant une distance franchissable
théorique de 2 500 kilomètres grâce à un imposant réservoir de carburant de 500
litres. Une réserve identique d'eau potable garantit la survie de l'équipage
lors des expéditions au long cours.

Colani Sea Ranger -
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Conçu pour
accueillir quatre personnes avec le matériel de bivouac nécessaire,
l'habitacle bascule dans une surenchère technologique. Le véhicule se
transforme en une véritable station de communication mobile qui embarque
un ordinateur, une télévision, une radio reliée à une antenne
télescopique et un émetteur-récepteur avec liaison par satellite. Mais
la touche typique du style Colani réside dans l'aménagement du poste de
commande, où l'un des sièges est monté sur un système d'ascenseur. Cette
excentricité permet de le muer, au choix, en mirador d'observation
surélevé ou en simple fauteuil de pont pour s'accorder une partie de
pêche au bord de l'eau.
1983, la période japonaise
En 1982,
Luigi Colani choisit de quitter son pays natal pour s'installer au
Japon, poussé par un profond sentiment de frustration envers une société
allemande qu'il juge alors trop rigide, conformiste et dénuée de place
pour le rêve. Ne supportant plus l'étiquette d'excentrique que lui colle
la presse, il concrétise un départ soudain qui mûrit en réalité depuis
le milieu des années soixante-dix, époque de ses premiers contacts avec
l'archipel. Depuis des années, les industriels nippons lui font les yeux
doux et dépêchent même des responsables de différentes firmes pour le
rencontrer en Allemagne.
Sur place,
l'accueil s'avère exceptionnel. Grâce à l'action d'une agence de communication
particulièrement efficace, la nouvelle approche esthétique du designer, inspirée
du biomorphisme, fait une entrée fracassante sur le marché national. L'industrie
locale des années quatre-vingts assimile ses visions organiques avec une
rapidité déconcertante. En l'espace de deux ans, l'homme acquiert une immense
notoriété et collabore avec les plus grands groupes technologiques du pays. Reçu
presque comme un messie de la modernité, il fascine ses interlocuteurs par
l'audace de ses concepts.
Il travaille
d'arrache-pied à la tête d'une cellule restreinte de six collaborateurs, une
méthode pourtant en rupture complète avec les habitudes locales fondées sur le
consensus de larges équipes. Les études se déroulent en étroite concertation
avec les bureaux de création de ses clients. Très vite, les produits portant sa
signature envahissent le quotidien des Japonais avant de s'exporter massivement.
Son champ d'action s'étend du matériel de haute fidélité aux appareils photo, en
passant par le mobilier, les stylos, l'art de la table ou les équipements
sportifs. L'un de ses boîtiers photographiques reflex, le célèbre Canon T90,
devient d'ailleurs la référence absolue de cette décennie, redéfinissant les
standards ergonomiques de toute l'industrie pour les années à venir.

Canon
T90 -
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Cependant,
après une période initiale de fascination et d'enthousiasme durant
laquelle les industriels le portent aux nues, le créateur subit un
désamour progressif. Les stylistes locaux s'approprient les codes de
cette esthétique fluide pour les adapter à leur propre production. Cette
extraordinaire faculté d'assimilation, qui a déjà permis au pays
d'intégrer successivement les influences américaines puis le
rationalisme allemand, fonctionne à nouveau parfaitement.
Luigi Colani a le
sentiment que la société chargée de sa promotion abuse de la situation pour
s'enrichir sur son dos et qu'il travaille pour des profiteurs. Au printemps
1987, afin de, selon ses dires, " ne pas se sentir responsable du naufrage de
l'Europe ", il fait son retour en Suisse sous la raison sociale " Colani Design
Berne". Des années plus tard, l'évocation de cette appropriation japonaise de
ses talents ne manquera pas d'irriter le designer, dont les déclarations parfois
amères traduiront une vive déception, même s'il pouvait pressentir l'issue
inévitable de cette aventure.
De cette période
japonaise, Luigi Colani laisse une étude automobile pour le constructeur Mazda,
présentée peu après son arrivée en 1983. Sa carrosserie en fibre de verre se
structure comme une aile d'avion. Parmi les innovations stylistiques et
techniques majeures, le véhicule intègre un cockpit monoplace extrêmement
reculé, presque fusionné avec le train arrière, ainsi qu'une face avant en
biseau plongeant. Sous celle-ci s'ouvre une immense gueule aérodynamique
destinée à canaliser l'air sous le châssis. Les roues arrière sont entièrement
carénées pour éliminer les turbulences, tandis que les roues avant s'habillent
de flasques pleins. Enfin, un aileron central en forme de dérive de requin
prolonge la verrière pour stabiliser l'engin à haute vitesse.

Mazda, 1983 -
Copyright
1987, Lada Gorbi
En 1987, l'Union
soviétique amorce une ouverture inédite vers l'Occident sous l'impulsion de la
Perestroïka et de la Glasnost menées par Mikhaïl Gorbatchev. Fasciné par ce
dégel géopolitique et par la figure du dirigeant soviétique, Luigi Colani décide
de symboliser cette transition historique à travers une création automobile
radicale, qu'il baptise " Gorbi " en hommage direct au surnom de l'homme d'Etat.
Pour concevoir ce prototype, qu'il imagine comme le symbole d'une nouvelle Union
Soviétique moderne, audacieuse et tournée vers l'avenir, Colani utilise la
plateforme technique du célèbre tout-terrain soviétique Lada Niva.
Fidèle à sa
philosophie du biodesign, le designer rompt définitivement avec les lignes
cubiques et utilitaires du modèle de série pour imposer des formes purement
organiques et aérodynamiques. Le véhicule se transforme en une réinterprétation
futuriste aux allures d'engin d'exploration lunaire ou de buggy, doté d'une
carrosserie en fibre de verre sculptée et d'un habitacle en bulle qui offre une
visibilité totale. Sous cette esthétique d'avant-garde se cache pourtant la
robustesse de l'ingénierie de l'Est, dont Colani bouleverse radicalement
l'architecture.
Le moteur quitte
en effet l'avant pour migrer en position centrale arrière, une modification qui
transfigure la répartition des masses et optimise l'équilibre général de
l'engin. Poussé à 200 ch, ce bloc mécanique s'associe à des choix techniques
extrêmes conçus pour affronter les rallyes des sables et les dunes. La voiture
repose ainsi sur une garde au sol spectaculaire et sur d'immenses roues
repoussées aux quatre coins. La maniabilité profite quant à elle de quatre roues
directrices, un choix qui dicte la découpe et l'ouverture spécifiques des
passages de roues. Enfin, l'habitacle propose une position d'assise
semi-allongée pour le conducteur et son passager, une configuration spécialement
étudiée pour absorber les chocs verticaux et préserver la colonne vertébrale
lors des sauts.

Utah,
1989
En 1989,
Luigi Colani marque son retour en Amérique en louant pour deux semaines
le célèbre lac salé de Bonneville, près de Salt Lake City dans l'Utah,
s'installant ainsi sur le territoire de ses rivaux industriels
américains. L'artiste y organise l'événement Automorrow, une série
d'exhibitions et de tentatives de records destinée à tester l'efficacité
de ses théories aérodynamiques face au conservatisme des grands
constructeurs. Fidèle à sa philosophie, le designer
allemand finance lui-même la construction d'une flotte spectaculaire
d'une douzaine de prototypes profilés et ultralégers, baptisés Utah 1
à Utah 12, qui font le show sur la piste de sel. Cette gamme éclectique
de véhicules s'étend du vélo au camion, en passant par le tricycle, la
moto carénée, le side-car et la voiture de sport. Au sein de
cette armada expérimentale, plusieurs machines se distinguent par leurs
solutions techniques radicales. La Colani Utah 8, par exemple, se remarque par son
poids de seulement 550 kilogrammes pour une hauteur infime de
90 centimètres. Elle est propulsée par un 4 cylindres turbocompressé de moto BMW développant 160 ch.

Colani, Utah-8 -
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Au cours
de son voyage, Luigi Colani prêche la bonne parole auprès des designers
de chez Ford à Dearborn, puis auprès des étudiants de l'Art Center
College of Design à Pasadena, avant de rencontrer d'autres visionnaires,
notamment George Lucas et Steven Spielberg. La Colani Utah 10 est
chronométrée à 281,6 km/h. Elle est équipée d'un moteur de course Honda
de 500 cm3.

Colani, Utah-10 -
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Exode
chinois
En 1995,
Luigi Colani s'installe en Chine. Sollicité directement par les
autorités du pays, il accepte un poste de professeur à la prestigieuse
Université de Tongji à Shanghai, où il fonde également son propre centre
de recherche en design. Visionnaire absolu, Colani comprend très vite
que la Chine va s'ouvrir massivement au monde jusqu'à devenir l'une des
plus grandes puissances économiques de la planète, et l'idée de
participer activement à cet avenir le passionne. Sur place, le maître
des formes organiques lance d'immenses projets architecturaux et
d'urbanisme. Il imagine notamment des concepts de cités écologiques et
cybernétiques, à l'instar de son projet d'éco-ville futuriste pour l'île
de Chongming à Shanghai, ou encore de propositions architecturales
biomorphiques spectaculaires, comme un gratte-ciel en forme de corps
humain. Cette immersion asiatique marque le prolongement naturel de sa
philosophie du biodesign, une approche qu'il applique indifféremment à
l'architecture, au mobilier ou aux transports. En s'implantant à
Shanghai, il trouve un terrain de jeu à la mesure de ses utopies.
Années 2000
Luigi Colani
voyage entre la Chine, le Japon et l'Europe sans jamais renoncer à l'automobile.
En 2001, il applique sa philosophie radicale du biodesign à une icône de
l'Europe de l'Est en concevant une mise à jour esthétique pour la Trabant 601.
Le maître des formes organiques offre une métamorphose complète à ce modèle dont
la production a cessé en 1991. Plutôt que de dessiner une nouvelle voiture, il
crée un kit de conversion modulaire en plastique destiné à se greffer
directement sur la structure de série. Il redessine intégralement la face avant
en installant un bouclier monobloc qui intègre des ailes sculptées et ondulées.
À l'extrémité du capot plongeant, les traditionnels phares ronds et proéminents
cèdent leur place à des optiques carénées. Pour parfaire cette silhouette
aérodynamique, le projet intègre un pare-brise inédit, fortement bombé et
panoramique, qui modifie radicalement la perception de l'habitacle. Cette
Trabant revue par le designer reste un modèle unique, exposé dans le cadre de
manifestations itinérantes au début des années 2000.

Trabant 601, 2001
- Source
:
https://en.wheelsage.org
Luigi Colani
s'associe en 2002 avec l'artisan constructeur allemand Reinhard Stahl pour
réinterpréter un roadster contemporain sur base Opel Speedster. Trouvant que le
modèle de série manque singulièrement de personnalité, le maître lui offre un
supplément d'âme en concevant la Colani Speedster Shark. Cette création fait sa
première apparition publique à la fin de la même année lors du Essen Motor Show,
où elle étonne le public par ses formes inspirées de la faune marine. À l'avant,
le capot plonge vers un bouclier lissé et enveloppant, flanqué de chaque côté
d'une triple signature optique circulaire qui imite le regard perçant d'un
prédateur des mers. A l'arrière, les volumes s'arrondissent généreusement et
abandonnent les feux rectangulaires d'usine au profit de trois paires d'optiques
rondes parfaitement intégrées dans la résine. Cette silhouette s'avère
finalement plus sage et géométrique que les délires futuristes habituels du
designer. Bien que le projet ambitionne initialement de déboucher sur la
production d'une très petite série artisanale de carrosseries pour les
propriétaires désireux de transformer leur monture, il n'en sera rien.


Colani
Speedster Shark, 2002
- Source
:
https://en.wheelsage.org
Luigi Colani
pousse sa philosophie du biodesign vers de nouveaux sommets en concevant en 2002
la Colani Avantis. Le maître du biomorphisme et de l'aérodynamisme outrancier
s'associe de nouveau avec la maison allemande de Reinhard Stahl, qui assure la
construction de cette carrosserie. Luigi Colani élimine radicalement toute arête
vive au profit d'une silhouette monobloc sculpturale, qui fusionne le nez, le
pare-brise et le toit en une seule et unique courbe tendue. Le cockpit offre une
verrière panoramique continue qui supprime les montants traditionnels,
optimisant la visibilité. Le designer intègre un essuie-glace central rotatif à
trois balais montés sur un axe central, un dispositif spectaculaire directement
dérivé de ses fameuses études pour les camions du futur, notamment le Colani
Truck de 1977. A la poupe, une immense lunette arrière de forme ronde habille et
parachève l'arrière de l'engin.

Colani
Avantis, 2002
- Source
:
https://en.wheelsage.org
Luigi Colani
dévoile en 2006 la Colani Street-Ray, un prototype de spider monoplace radical.
Le designer étudie un train avant exceptionnellement large, annoncé comme deux
fois plus important que la voie arrière, ce qui confère à la machine une assise
mécanique et visuelle triangulaire hors du commun, optimisant la stabilité
directionnelle. Le corps central s'apparente à un organisme marin, une
récurrence dans son œuvre biomorphique, profilé pour fendre les fluides à la
manière d'une raie. Le pilote est installé sur l'axe central dans un cockpit
totalement ouvert et dépourvu de pare-brise traditionnel.

Colani
Street-Ray, 2006
- Source
:
https://en.wheelsage.org
Le centre de gravité atteint un niveau extrême pour
maximiser la tenue de route. Les galbes des ailes avant enveloppantes intègrent
les blocs optiques circulaires et englobent les suspensions, qui restent
apparentes. Même si le concept de Colani est radicalement différent, le nom
Street-Ray résonne inévitablement à l'oreille des passionnés d'automobile comme
un clin d'œil à la mythique Chevrolet Corvette Stingray ou aux concepts de l'ère
du Dream Car américain des années 1950/1960. Colani s'approprie ce code de la
culture automobile pour le réinventer à sa manière.

Colani
Street-Ray, 2006
- Source
:
https://en.wheelsage.org
Aucune
carrosserie automobile de Luigi Colani n'a atteint le stade de la série. Une
telle transition aurait exigé des concessions qu'il a toujours refusées, car
elles l'auraient conduit à renier l'essence même de ses propositions. En
parallèle, le designer a su saluer le talent de ses confrères, qu'il s'agisse de
la Renault Twingo conçue par les équipes de Patrick Le Quément ou de la Citroën
DS de Flaminio Bertoni, qu'il considérait comme un génie. Luigi Colani s'est
éteint le 16 septembre 2019 à l'âge de 91 ans.
Trombinoscope
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