John Blatchley



John Blatchley - Angleterre - 1913/2008


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L'adolescence de John Polwhele Blatchley, né à Londres en 1913, est marquée par une épreuve physique. Frappé par un rhumatisme articulaire aigu à l'âge de douze ans, il se retrouve contraint à l'immobilisation durant trois années consécutives. Cloué au lit, le jeune garçon consacre son temps à l'étude des formes automobiles, dessinant sans relâche des modèles de voitures et concevant des maquettes détaillées. Cette pratique précoce lui permet de développer une vision tridimensionnelle et un sens des proportions exceptionnel avant même d'entrer dans la vie active.

Pour transformer cette passion autodidacte en expertise professionnelle, Blatchley suit un double cursus académique à Londres. Il affine d'abord sa sensibilité esthétique et son coup de crayon à la Chelsea School of Art, acquérant les codes de l'élégance et du design pur. Il complète ensuite ce bagage artistique par une formation technique au Regent Street Polytechnic. Cette alliance entre la maîtrise plastique et la compréhension des contraintes structurelles constitue le socle de ses compétences.


1935, Gurney Nutting

Dès 1933, le talent précoce de John Blatchley pour le dessin et les volumes séduit Albert Francis McNeil, styliste en chef de la carrosserie londonienne Gurney Nutting, qui s'engage alors à l'embaucher. Sa promesse se concrétise deux ans plus tard, sitôt le jeune homme diplômé. Tandis que McNeil rejoint la maison James Young en 1936, Blatchley prend la relève et prend la tête du bureau d'études à seulement vingt-trois ans. Il conservera une longue amitié avec McNeil. Dans l'univers artisanal de l'entre-deux-guerres, Blatchley imagine des modèles uniques et luxueux façonnés sur des châssis nus, soumettant chaque esquisse à l'approbation d'une clientèle exigeante. Ses croquis démontrent un œil infaillible pour les proportions, les volumes et les lignes.

Bentley par Gurney Nutting - Copyright


1940, Rolls-Royce, durant la guerre

John Blatchley amorce sa carrière chez Rolls-Royce avec l'ambition de dessiner des automobiles, mais la Seconde Guerre mondiale bouscule ses projets. Jugé inapte au combat à cause d'un souffle au cœur, il se retrouve mobilisé au sein de la division aéronautique de la firme. Bien qu'il juge cette période d'une monotonie pesante et souffre de l'austérité propre à l'ingénierie militaire, il apporte une contribution technique majeure à l'effort de guerre. En se spécialisant dans la conception des capotages et des systèmes d'admission d'air pour les avions, il optimise leur aérodynamisme tout en apprenant à maîtriser les flux d'air et les contraintes thermiques. Cette rigueur forge sa méthode de travail et lui confère des compétences précieuses qu'il transposera plus tard à l'automobile. Vers 1943, alors que la division automobile prépare un modèle pour après la guerre doté d'une carrosserie d'usine en acier, il rejoint le département expérimental. Il y affine le design extérieur de cette nouvelle voiture, la future Bentley Mk VI, et conçoit l'intégralité de l'habitacle, marquant enfin son retour à sa passion initiale.


1946, Bentley Mk VI

John Blatchley travaille sous l'autorité d'Ivan Evernden, responsable du département de design des carrosseries. En mai 1946, la Bentley Mk VI " Standard Steel Saloon " fait son apparition. C'est la première voiture de la marque proposée avec une carrosserie entièrement fabriquée et montée à l'usine. Jusqu'alors, les châssis étaient confiés à Hooper, Barker, HJ Mulliner, James Young, Park Ward et quelques autres qui réalisaient les carrosseries, avec l'approbation stylistique de Rolls-Royce, bien sûr. La nouvelle venue s'appuie sur la base technique de la Mk V, dont la production s'est limitée à dix-neuf exemplaires entre 1939 et 1941 avant que la guerre n'interrompe toute construction automobile.

La Bentley Mk VI se caractérise par des lignes aux arêtes vives, typiquement britanniques, et affiche une allure générale assez conservatrice. Pourtant, certains éléments comme les projecteurs intégrés constituent pour l'époque des innovations radicales qui bousculent les habitudes. L'enjeu est de taille pour le constructeur de Crewe car, depuis vingt ans, la clientèle Bentley a l'habitude de choisir elle-même son carrossier indépendant. Le dessin d'usine doit donc plaire au plus grand nombre pour s'imposer. En maîtrisant l'ensemble du processus, de la conception initiale jusqu'à l'assemblage final, la firme livre ainsi un véhicule particulièrement bien fini qui prouve la pertinence de cette nouvelle stratégie industrielle.

Bentley Mark VI - Collection ALR    


1949, Rolls-Royce Silver Dawn

La Rolls-Royce Silver Dawn apparaît en 1949. Ce modèle partage presque intégralement sa structure avec la Bentley Mark VI, une stratégie de rationalisation qui permet au groupe de répondre efficacement à la demande d'après-guerre. Bien que les deux voitures soient techniquement proches, la Silver Dawn se distingue par sa calandre imposante surmontée du Spirit of Ecstasy, des pare-chocs plus massifs et une instrumentation spécifique au tableau de bord. Contrairement à la Mark VI qui vise les conducteurs actifs, la Rolls-Royce s'adresse à ceux pour qui le prestige et l'onctuosité priment. Initialement conçue exclusivement pour l'exportation afin de capter les devises étrangères, notamment sur le marché américain où l'image de la marque est un atout majeur, elle n'est proposée sur le marché britannique qu'à partir de 1953.

Rolls-Royce Silver Dawn - Collection ALR


1951, un vrai bureau du style

En septembre 1951, le Styling Department voit officiellement le jour en tant que département indépendant au sein de l'usine de Crewe. Tandis qu'Ivan Evernden assume de nouvelles fonctions dans l'entreprise, John Blatchley prend seul les rênes de cette entité. Fort de son expérience précieuse acquise chez Gurney Nutting, il poursuit une mission claire : internaliser le design afin d'harmoniser la production des châssis avec celle des carrosseries. Sous son impulsion, ce bureau s'impose comme le centre névralgique de l'esthétique du groupe. A la tête d'une équipe restreinte, Blatchley privilégie l'usage de maquettes en argile pour sculpter l'aérodynamisme et l'élégance de chaque projet. Cette rigueur technique et artistique porte ses fruits dès l'année suivante avec la naissance de la Bentley Continental R-Type, dont le succès immédiat légitime définitivement la création du département.

John Blatchley, ici au centre de la photo, dans ses nouveaux locaux. Copyright


1955

John Blatchley supervise le design de la Bentley R-Type Continental en étroite collaboration avec Ivan Evernden et le carrossier H.J. Mulliner. Ensemble, ils conçoivent une silhouette profilée et fastback. Dans un esprit résolument sportif, H.J. Mulliner habille la voiture d'une structure en aluminium, s'éloignant de ses habituelles limousines lourdement équipées pour privilégier la légèreté. Le style qui en résulte puise son inspiration dans les lignes des voitures américaines de la fin des années 1940, en particulier les Cadillac dont Blatchley s'inspire ouvertement, tout en conservant la magistrale calandre Bentley. Les traits s’abaissent fortement vers l’arrière en une courbe fluide, intégrant le coffre et la lunette sans aucun décrochement.

Bentley R-Type Continental - Copyright

Ce premier modèle Continental séduit instantanément une clientèle de riches amateurs. L'accent mis sur l'aérodynamisme et la réduction du poids permet d'atteindre 120 mph. Dans le flot de la circulation londonienne, ses lignes fuselées lui confèrent une identité visuelle unique. La philosophie de la Continental repose sur un équilibre subtil entre luxe et sportivité. Il ne s'agit pas d'une voiture de maître avec chauffeur, mais d'un engin conçu pour être piloté par son propriétaire, tout en offrant de vastes places assises à l'arrière.

Un paradoxe entoure pourtant sa commercialisation. Si les jeunes générations rêvent de ses performances, elles disposent rarement des fonds nécessaires pour l'acquérir. A l’inverse, les clients plus âgés, qui possèdent enfin les finances pour s'offrir un tel objet de luxe, se tournent souvent vers le confort absolu au détriment de la fougue sportive que propose la Continental.

Bentley Continental R - Copyright


1955

John Blatchley s’impose comme une figure centrale de l’automobile britannique. Bien plus qu'un simple dessinateur, il devient le véritable garant de l’image de Rolls-Royce et de Bentley en initiant un style classique qui définit encore aujourd'hui l'identité de la firme. Pourtant, cette réussite éclatante manque de prendre une tout autre direction. Blatchley travaille durant de longs mois sur une proposition que la direction juge finalement trop moderne une fois le projet achevé. Ses supérieurs lui demandent de réaliser un croquis rapide, plus traditionnel et en phase avec l'héritage de la marque. De son propre aveu, en dix minutes seulement, il jette sur le papier une silhouette conventionnelle qui reçoit l'accord immédiat des dirigeants. Les Rolls-Royce Silver Cloud et Bentley S-Series, malgré leur classicisme, démodent instantanément toutes les créations précédentes.

Rolls-Royce Silver Cloud I - Source : https://fr.wheelsage.org

Ces automobiles incarnent l'apogée de l'esthétique traditionnelle grâce à des proportions majestueuses, marquées par des dimensions plus généreuses et des lignes adoucies. La silhouette ne prête à aucune critique, quel que soit l'angle d'observation, et le public comme la presse s'accordent pour voir en elles l'expression parfaite de ce que doit être une Rolls-Royce ou une Bentley. Pour de nombreux puristes, la Silver Cloud et la S-Series demeurent ainsi les dernières représentantes de l'ère classique avant que le constructeur ne bascule vers la construction monocoque avec la Silver Shadow. Son héritage se définit par une recherche constante de dignité et de sobriété, privilégiant une ligne fuyante qui traverse les décennies sans vraiment subir les caprices de la mode.

Rolls-Royce Silver Cloud II - Collection ALR

1965

La Rolls-Royce Silver Shadow et sa sœur quasi jumelle la Bentley Série T sont lancées en 1965. Elles marquent une rupture salutaire avec le passé du constructeur. Pour la première fois de son histoire, la firme de Crewe abandonne le châssis séparé pour adopter une caisse monocoque. Ce passage à la modernité est orchestré par l'ingénieur en chef Harry Grylls, mais c’est au talent de John Blatchley que l'on doit la silhouette de l'auto. Le designer réussit ici le tour de force de rajeunir l'image des deux marques sans en trahir l'âme.

Bentley T - Collection ALR

Le design de la Silver Shadow innove par sa sobriété et son efficacité. Contrairement aux modèles précédents aux courbes opulentes et un rien baroques, celle-ci présente des lignes tendues, plus basses et plus étroites, tout en offrant paradoxalement un espace intérieur supérieur. Blatchley impose une esthétique dite de la " ligne de ceinture continue ", où le regard glisse sans obstacle de la calandre jusqu'à la malle arrière. Cette calandre, bien que légèrement plus basse pour des raisons d'aérodynamisme, conserve sa stature de temple grec, tandis que la Bentley T se distingue par son radiateur aux contours arrondis, plus sportif et discret.

Rolls-Royce Silver Shadow - Collection ALR

Les ailes ne sont plus des éléments rapportés mais font partie intégrante du corps de la voiture, ce qui donne naissance à un style " ponton " intégral. A l'intérieur, le luxe reste impérial avec des boiseries en ronce de noyer et du cuir Connolly, mais l'ergonomie fait un bond en avant avec une surface vitrée généreuse qui améliore la luminosité de l'habitacle. Cette voiture n'est plus seulement un salon roulant pour l'aristocratie, elle devient un objet de design moderne capable de séduire les stars de la pop et les capitaines d'industrie des " Swinging Sixties ".


1969

John Blatchley quitte ses fonctions de styliste en chef chez Rolls-Royce et Bentley en 1969, fermant ainsi un chapitre de près de trente ans d'élégance automobile. A seulement 55 ans, il choisit de se retirer prématurément, profondément désabusé par l'évolution de son métier. L'homme qui a dessiné les lignes magistrales de la Silver Cloud et de la Silver Shadow supporte mal l'intrusion croissante des normes de sécurité internationales, particulièrement les réglementations fédérales américaines. Ces contraintes techniques, qui imposent des pare-chocs massifs et des structures dénaturant la pureté des silhouettes, représentent pour lui une entrave insupportable à la liberté créative. Il cède sa place à Fritz Feller. Cet ingénieur d'origine autrichienne possède un profil plus technique. Sous sa direction, le style de la marque s'adapte aux réalités modernes, menant à la conception de la Silver Spirit.


1999

Rolls-Royce sollicite John Blatchley dans le cadre du projet de la future Phantom. Ian Cameron, alors directeur du style de la maison britannique, souhaite recueillir son avis afin de mieux s'imprégner de l'identité profonde de la marque. Avant que BMW ne lance la production du modèle en 2003, la firme allemande s'assure ainsi du regard expert de l'ancien designer. Ce dernier accorde alors son approbation sans réserve en affirmant que BMW lui a présenté plusieurs concepts possibles. Selon lui, un seul s'avérait réellement convaincant, et c'est précisément celui que le constructeur a retenu. Il conclut en estimant qu'ils ont accompli un travail merveilleux.

2008

Il s'éteint à l'âge de 94 ans.


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