Ford Consul 315

Les stylistes du début des sixties ne risquaient pas le surmenage. Trouver dans cette uniformité un exemple d'originalité n'était pas simple. Pourtant quelques voitures " bien de chez nous ", inspirées des modèles américains, vinrent apporter dans les rues européennes un Z de bonne humeur.

A l'aube des années soixante, alors que bien des constructeurs européens sombraient dans un style à rendre un clown neurasthénique, quelques irréductibles cherchaient encore du côté de Détroit l'inspiration qui manquait tant sur le vieux continent. Outre-Manche, la filiale anglaise du géant américain Ford réadaptait à l'échelle de l'Europe les recettes yankees. De ces aspirations allaient naître des voitures qui chacune à leur manière reprenaient le même artifice de style originaire des Etats-Unis, la lunette arrière inversée, appelée ligne scotch par certains, ligne en Z pour d'autres, voire casquette marseillaise pour les plus chauvins.

A l'origine, il y eut sans doute un pékin, qui par un soir de nuit sans lune, s'énervant sur sa planche à dessin, ratura d'un geste rageur la mille-et-unième esquisse d'un projet mort-né, avant d'aller se coucher. Ce fut au petit matin, trempant d'un air brumeux sa tartine dans un café amer, qu'il jeta un oeil neuf sur son gribouillis de la veille, hachurant d'un grand Z l'esquisse sans grande personnalité d'un futur dream-car américain. Le pékin s'appelait Richard Teague et le dream-car n'allait pas tarder à être présenté en 1953. Il s'agissait de la Packard Balboa-X. De fil en aiguille, ou plutôt de styliste en carrossier, le proto fut réalisé chez Ghia, qui évidemment utilisa cette idée sur ses propres réalisations. Pourtant, ce fut aux USA que cette originalité de style fit sa première apparition en série sur la Lincoln Mk III de 1958.


Packard Balboa-X, 1953


Lincoln Mk III, 1958

L'idée va séduire les stylistes de la filiale anglaise de Ford, à Dagenham, qui vont la proposer pour la nouvelle Anglia, présentée en 1959. En 1961, alors que la Ford Anglia faisait depuis deux ans le bonheur du service commercial, la filiale anglaise du géant américain tenta de rééditer le coup avec le modèle supérieur. La vieille Consul datait quelque peu, sa mécanique avait été conçue avant-guerre et son design très années cinquante n'avait vraiment plus aucun adepte même auprès de la clientèle pourtant très conservatrice et dotée d'un goût étonnamment baroque.


Ford Consul Mk II, 1956/62

Il fallait donc d'urgence remplacer le milieu de gamme. C'est pour ce faire que fut présentée en 1961 la nouvelle Consul 315 - on s'interroge toujours sur la signification de ce matricule - dessinée par le styliste maison, Colin Neale.  Il y avait certes quelques satisfactions à voir cette nouvelle berline, déclinable aussi en coach deux portes, apparaître avec une volontaire similitude de ligne avec sa petite soeur Anglia.

André Costa commentait le style de la Consul 315 dans l'Auto Journal numéro 276 du 13 juillet 1961 : " En dessinant cette carrosserie, il est manifeste que les stylistes qui ont participé à cette étude ont cherché un style nouveau et, en fait, il n'est pas certain qu'ils l'aient trouvé. L'ensemble est assez confus avec de courts ailerons arrière qui ressemblent à s'y méprendre à ceux de certaines américaines vieilles de deux ans et, bien entendu, les quatre projecteurs sans lesquels il semble qu'on ne puisse plus présenter une voiture digne de ce nom. Comme sur l'Anglia, on trouve sur la Consul une lunette arrière inversée et, à la vérité, on peut discerner une certaine ressemblance entre cette voiture et l'Ami 6, surtout lorsque le véhicule est aperçu sur la route à grande vitesse ... et bien que, dans ce cas, l'hypothèse d'une Ami 6 ne puisse guère être retenue ".


Ford Consul 315 et Ford Anglia

L'état-major de la marque avait voulu jouer l'esprit de gamme et l'accueil des visiteurs du salon semblait lui donner raison. Les ventes contrediront cependant ce premier accueil, et ce n'est pas l'apparition quelques semaines plus tard du coupé Capri qui fera remonter les ventes.


Ford Consul Capri, 1961/64

La lunette arrière inversée n'a pas reçu l'accueil espéré et la clientèle boudera le milieu de gamme malgré les efforts des concessionnaires pour faciliter les ventes. Devant de tels résultats, Ford GB arrêtera les frais dans le courant de 1964, après avoir sorti dans la précipitation deux berlines presque concurrentes, mais de styles différents, l'élégante Corsair destinée à remplacer la Consul 315 de 1498 cm3 et la plus conventionnelle Cortina qui reprenait le flambeau de la Consul 315 de 1340 cm3.


Les Corsair et Cortina remplacèrent sans difficulté la Consul 315

Elle a pourtant un look bien à elle, cette Consul 315. Comme pour l'Anglia, le bureau d'études de Dagenham a fouillé dans les cartons du style américain pour inspirer sa ligne. Si l'on sait désormais d'où vient la lunette arrière inversée, on ne peut ignorer la provenance des ailerons en ailes de mouette façon Edsel 1959, ni les doubles phares avec visière généralisés sur les Ford américaines en 1958, sans oublier les cinq petites étoiles de calandre qui semblent s'être égarées d'une calandre de Fairlane 500 de 1959. Pour ainsi dire, la Consul 315 veut faire américaine sans en avoir ni les dimensions, ni les moyens, et pourtant, malgré son maquillage façon poudre aux yeux, elle recèle une personnalité bien à elle.


Les cinq étoiles de calandres semblent empruntées à la Fairlaine 1959

Sensiblement plus longue et plus large que l'Anglia, elle offre une habitabilité bien plus accueillante, qui lui permet d'être proposée en versions quatre ou deux portes, s'adressant aux familles ou aux couples sans enfant. La présence d'une version deux portes révèle aussi les visées du constructeur sur le marché américain où ce type de carrosserie est fort apprécié. Les stylistes ont réussi à placer élégamment la lunette arrière, qui moins haute que chez ses concurrents et surtout plus large, s'intègre mieux à l'ensemble de la voiture.


La Ford Consul 315 était aussi disponible en coach deux portes

A l'intérieur, l'aménagement est presque cossu. La planche de bord, résolument américanophile, est moderne et agréable à l'oeil, avec un compteur rectangulaire horizontal qui prend place au-dessus d'un épais bourrelet de tôle peinte, auquel répond, au-dessus de la planche de bord, un second bourrelet de simili. Au-dessous de l'ensemble, une tablette horizontale sur toute la largeur de l'habitacle pallie l'absence de vide-poches dans les portières. Celles-ci sont habillées de simili bicolore, comme les sièges et la banquette, dont la texture et l'apparence expriment un sentiment de confortable solidité.


A bord de la Consul 315

L'espace intérieur est lumineux grâce à la large lunette arrière, mais les places conservent ce sentiment d'intimité que procurent les panneaux de custode et la remontée de la ligne de lumière au niveau des vitres latérales. Quatre adultes tiennent confortablement et sans gène dans cette agréable berline. Il est à  noter que la version coach, à deux portes, est un peu moins pratique à l'usage, du fait de l'accès malaisé aux places arrière, bien que la porte latérale ait été agrandie dans ce sens. Cette version a cependant ses amateurs qui la trouvent plus équilibrée de profil que sa soeur à quatre portes. Le coffre qui gagne en longueur grâce à la lunette inversée participe aussi à la ligne élancée de la voiture. De fait, son volume est appréciable, tout comme son grand capot de malle qui s'ouvre bien haut.


La Ford Consult 315 en page de couverture de l'Auto Journal numéro 269 du 18 mai 1961

Sous le capot, on trouve un moteur 1340 cm3 à quatre cylindres en ligne de 56 ch, dérivé de celui de l'Anglia, dont la course a été sensiblement allongée et le rapport volumétrique abaissé. Sa puissance fiscale en France est de 8 CV. Une autre version est disponible à partir d'août 1962. Il s'agit d'un 1498 cm3 destiné à redorer un blason qui n'y gagna cependant pas une paillette de plus.

D'innovations techniques, il n'y en avait pas dans les entrailles de la Consul 315. Les roues avant indépendantes recevaient une suspension à amortisseurs hydrauliques et ressorts hélicoïdaux renforcés par une barre de torsion tandis qu'à l'arrière, on n'avait pas quitté la préhistoire automobile, avec un pont rigide et des ressorts à lames juste dignes des carrosses de Buckingham. Qu'importe, la Consul n'est pas destinée à révolutionner les techniques automobiles, mais simplement à motoriser dans un bon confort des cadres moyens, jeunes pour la plupart, ou des pères de famille peu enclins à se poser des questions sur la mécanique qui dort sous le capot, du moment que cela fonctionne.


Les concurrentes européennes : Fiat 1300 (1961), Peugeot 404 (1960), Ford Taunus (1962)

En ce qui concerne la conduite, la Consul s'avère très agréable à l'usage. Le brave moteur 1340 cm3 fait ce qu'il peut pour déplacer la masse substantielle de la 315 avec un minium de vivacité, mais il ne faut pas attendre des prouesses étonnantes comme la confirme la vitesse maximum : 135 km/h. A cette allure, d'ailleurs, la tenue de route a depuis longtemps perdu toute  assurance et la voiture flotte allègrement de l'arrière sur route sinueuse, passant les virages comme elle peut, dans un concert de claquements de suspension et de vibrations du pont arrière. A ce train, le confort des places arrière n'est plus qu'un lointain souvenir et la succession des " coups de raquette " rendent les trajets beaucoup plus longs et fatigants qu'ils ne devraient l'être.


Publicité presse, mai 1962

On ne doit attendre aucun espoir du coté des freins, à disque à l'avant mais dont les tambours arrière avouent rapidement leur impuissance chronique. Cependant, si l'on sait conduire cette voiture avec tout le calme britannique qui sied à un gentleman, son confort et son agrément de conduite sont largement dans la moyenne des berlines de l'époque. Si par chance, on dispose sous le capot du moteur de 1498 cm3, la puissance accrue apportera une aisance de conduite supplémentaire, cependant vite limitée par les insuffisances technologiques déjà évoquées.

Rescapée d'une mode stylistique qui n'a jamais reçu l'aval du public, que ce soit en Europe ou en Amérique, la Consul 315 a l'incontournable mérite de ne pas avoir choisi la voie de la facilité et de la banalité. 


L'Automobile savait proposer des couvertures glamour à cette époque, numéro 262 de juin 1961


Les travaux de Dominique Pagneux (avec son aimable autorisation) ont été utilisé pour la préparation de cette page.

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