Cisitalia 202

Piero Dusio, ex-star du football, ex pilote de course, puis industriel Turinois de renom, fonde en 1939 la Consorzio Industriale Sportiva Italia - Cisitalia - afin de produire des accessoires et des vêtements de sport. Désireux d'accompagner le renouveau économique de l'après-guerre et de satisfaire à sa passion pour le sport automobile, il a pour ambition de construire une monoplace de course économique, utilisant un maximum d'éléments de série puisés chez le géant italien Fiat, en particulier le moteur, les suspensions de certains accessoires.


Piero Taruffi, Piero Dusio, et Giovanni Savonuzzi - Source : https://revsinstitute.org

Il s'assure pour la conception de son projet les services de Dante Giacosa, rendu disponible du fait de la destruction du tissu industriel de l'italie du Nord par les bombardements. Ce dernier a en effet travaillé auparavant pour Fiat, et c'est notamment à lui que l'on doit la fameuse Topolino. Giacosa est aussi l'un des initiateurs de la Fiat 508 C Mille Miglia, présentée en 1938, déjà dotée d'une carrosserie à flancs continus de style ponton.


Dante Giacosa (1905-1996)

Commercialement, la nouvelle monoplace apparue en 1946 prend le nom de D 46. La D 46 est dotée d'un châssis tubulaire, léger et solide, s'inspirant ainsi de ce que Giacosa a pu découvrir au département aéronautique de Fiat. Et la matière ne manque pas chez Cisitalia, constructeur de vélos de course ! Ainsi, les tubes destinés aux cadres de bicyclettes sont judicieusement utilisés. Cerise sur le gâteau, la main-d’œuvre des soudeurs est déjà formée !


Cisitalia D 46

La D 46 utilise des organes mécaniques Fiat peu coûteux. Un poids plume de 370 kg combiné aux 65 ch obtenus du moteur Fiat emporte la monoplace à 177 km/h. Le châssis tubulaire permet de loger le moteur plus bas. Le capot moteur s'en trouve abaissé, l'aérodynamisme amélioré. Le niveau du centre de gravité contribue à une meilleure tenue de route. D'un prix modéré et d'un entretien facile, la D 46 attire de nombreux coureurs néophytes, mais renforce surtout sa notoriété par les victoires remportées par des pilotes de renom : Sommer, Nuvolari, Chiron, Tarufi, Cortese ...

Ces automobiles connaissent un franc succès en Italie, ce qui incite Dusio à concrétiser un autre rêve, la création d'une voiture de sport à deux places, destinée à la  compétition. Dans le prolongement de la D 46, Giacosa débute l'étude du projet 202 sur les mêmes bases, avec un châssis élargi afin de loger deux sièges. Mais Fiat qui se remet doucement des destructions de la guerre rappelle Giacosa. Pour le remplacer, Dusio sollicite les services d'un autre ingénieur, Giovanni Savonuzzi, en le débauchant aussi chez Fiat où il excelle dans la branche aéronautique.


Cisitalia 202 Mille Miglia

Savonuzzi poursuit le travail de Giacosa, en s'attachant notamment à offrir une carrosserie digne de ce nom au nouveau projet. En effet, la 202 Mille Miglia - tel est son nom - est dotée d'un impressionnant habillage caractérisé par des ailes arrière à jupes et de grands ailerons verticaux. L'ingénieur a utilisé des tunnels à vent pour valider l'aérodynamisme des carrosseries à l'étude. Les premières 202 MM sont fabriquées chez Alfredo Vignale. Une version spyder est développée à partir du coupé, et hérite de l'appellation Nuvolari, en hommage au célèbre pilote qui s’est classé deuxième aux Mille Miglia de 1947 à bord d'une Cisitalia.


Cisitalia Spyder 2 places connu notamment sous le nom de Nuvolari

Bien que séduisantes, ces voitures souffrent d'un sous-équipement chronique qui leur interdit d'aborder les marchés étrangers, ce que Dusio tient pourtant à faire. La guerre s'éloigne et conjoncture est redevenue favorable pour commercialiser une voiture de sport de grand tourisme, richement dotée et confortable. Dusio fixe un cahier des charges très explicite à son ingénieur : à partir d'un châssis tubulaire et de la mécanique de la Fiat 1100, la nouvelle GT devra être " large comme sa Buick, basse comme une voiture de grand prix, confortable comme une Rolls Royce et légère comme la D 46 ". Pinin Farina est sollicité pour épauler Savonuzzi dans sa mission.

Dans la carrosserie automobile depuis l'âge de ... 11 ans, Pinin Farina a fondé son affaire en 1930. La guerre terminée et après des années d'immobilisme forcé, il décide de faire table rase du passé. Cette rencontre avec Dusio qui lui aussi part de zéro avec son projet tombe à point nommé. Farina est persuadé que les formes d'avant-guerre sont dépassées, et il veut aller vers des lignes pures, lisses, essentielles, en refusant les châssis encombrants et les carrosseries surchargées de chromes. La première Cisitalia de tourisme est présentée à Milan le 6 septembre 1947, à la veille du Grand Prix d'Italie. Elle arbore alors une peinture vert pâle métallisé, telle que présentée dans la brochure publicitaire de l'époque. Sa première exposition à un Salon international a lieu en octobre 1947 à Paris.


Cisitalia 202 Gran Sport

Le style inspiré de Farina - avant simplifié, ailes intégrées - annonce le dessin caractéristique des premières Ferrari. Dénommée 202 Gran Sport, la voiture est dans le contexte de l'époque, en cette fin des années 40, totalement révolutionnaire, de par son style vif, nouveau et efficace ! Une espèce de perfection ! Certes, la Cisitalia n'est pas la première automobile à adopter le style ponton. Par contre, elle est la première à combiner ce style avec un capot moteur plus bas que les ailes, un aspect rendu possible par le modernisme de sa conception.


Cisitalia 202 Gran Sport

Arthur Drexler, spécialiste en architecture, décrivait ainsi la Cisitalia : " Les surfaces ne sont jamais reliées par des angles vifs, mais enveloppées. Les portières sont petites pour ne pas contrarier l'aspect lisse de la coque, les glaces latérales donnent l'impression d'une poussée accentuée en avant, grâce à un angle aigu dirigé vers les roues avant ... Les deux extrémités de la voiture atteignent à une extraordinaire tension, comme s'il était malaisé de mettre la carrosserie sur le châssis, et qu'elle devait entrer à sa place en forçant ".

L'accueil du public est unanime, tant dans les grands concours d'élégance, que lors des Salons internationaux. L'ultime consécration vient en 1951 quand le Musée d'Art Moderne de New York intègre dans sa collection permanente un exemplaire de la Cisitalia. La 202 Gran Sport devient un véhicule de légende et passe à la postérité.


La 202 Gran Sport au Musée d'Art Moderne de New York - A droite : Pinin Farina

Le coupé est secondé au catalogue en 1948 par un cabriolet. Henry Ford II fait l’acquisition d’un exemplaire auprès de l'importateur New Yorkais !

Le prix de la Cisitalia 202 est prohibitif pour une voiture de petite cylindrée pas vraiment rapide. Si personne ne dément ses charmes et le plaisir que l'on peut éprouver à la conduire, les acheteurs disposés à débourser une somme aussi importante sont peu nombreux, même pour une œuvre d'art. La concurrence, Jaguar XK 120 ou Porsche 356 par exemple, propose des produits plus performants à des tarifs moindres.

Pinin Farina assure la production d'une centaine d'exemplaires à partir de 1948, tous en aluminium. Seules les deux premières voitures fabriquées le sont en acier. Le carrossier se retire ensuite du projet, laissant aux ateliers Stabilimenti Farina (dirigé par son frère Giovanni) puis à Vignale le soin d'assembler des dernières 202 Gran Sport, toutes en acier. Quelques châssis sont confiés à des carrossiers comme Frua ou Castagna.

Des détails vont modifier l'aspect de la 202 au cours de sa carrière. Ainsi on voit apparaître deux ouïes latérales devant les portières. Plus tard, Vignale adopte un pare-brise bombé d'une seule pièce. Les 23 lames de la calandre cèdent leur place à une version à 17 barrettes plus épaisses. D'autres éléments (entrée d'air sur le capot ...) font que peu de voitures sont strictement identiques.

Des investissements laborieux dans l'étude d'une automobile de grand prix contribuent à déstabiliser les finances de la jeune entreprise à partir de 1949. En effet, faute de crédits suffisants, le développement de la type 360 Grand Prix développée en collaboration avec Ferry Porsche et Carlo Abarth est abandonné, malgré l'attrait que représente ses quatre roues motrices et son moteur central arrière douze cylindres à turbocompresseurs de 300 ch. Parmi les cinquante exemplaires prévus, le seul réellement achevé n’a jamais participé à un grand prix.


L'étude de la 360 Grand Prix met à mal les finances de Cisitalia

Piero Dusio expatrie son activité en Argentine. Il y fonda l'Autoar pour fabriquer  des voitures de tourisme et de course sur base Fiat. La production de l'usine argentine cesse à son tour en 1962. Piero Dusio meurt à Buenos Aires le 7 novembre 1975

Le nouveau propriétaire de l'usine italienne poursuit la fabrication de voitures de manière très sporadique. On voit ainsi apparaître au Salon de Genève 1952 la version 202 D, produite jusqu'en 1955 à cinq exemplaires - trois coupés et deux cabriolets - équipés d'un moteur marin 2.8 litres BMP, développant 160 ch. La version 303 DF, dérivée des premières 202 avec une carrosserie réactualisée, est commercialisée de 1951 a 1953 en conservant la mécanique Fiat 1100.


Cisitalia 505 DF, environ 1953

La fabrication en Italie des Cisitalia est suspendue de 1958 à 1961, avant de reprendre avec les modèles 750 D et 850 sur base mécanique Fiat. Mais la marque a perdu de son prestige des années 40, et ferme ses portes dans l'indifférence générale en 1965. La production totale des 202 Gran Sport de 1947 à 1952 est de 153 coupés et de 17 cabriolets. Ces chiffres modestes n'empêchent pas la Cisitalia 202 de figurer au Panthéon de l'histoire automobile, aux cotés des 2 CV Citroën, VW Coccinelle, Austin Mini ou Ford T.


Cisitalia DF85 Coupé Fissore, environ 1961

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