Signe extérieur de richesse


Avez-vous vu la dernière Mercedes ? Elle est superbe. Mais nous ne savons plus exactement de quel modèle il s'agit, ni quelle est sa cylindrée. Avant, c'était simple, car la cylindrée, la finition et la puissance étaient inscrites sur la malle. Aujourd'hui, ces signes extérieurs de richesse jugés ostentatoires ont disparu. Nous allons vous raconter leur histoire.

De nos jours, il semble que l'automobile ait honte d'être ce qu'elle est ! Son conducteur ne désire plus que sa cylindrée ou sa finition soit montrée aux yeux de tous. Ce sont les allemands qui ont lancé cette mode consistant à retirer les sigles sur les autos. Elle était d'abord destinée aux PDG qui ne voulaient pas faire savoir à leurs employés et syndicats si leur BMW ou Mercedes de fonction était une six, huit ou douze cylindres, dont le prix variait pratiquement du simple ou double. Rien ne ressemblait plus à une petite 728 six cylindres qu'une grosse 750 V12 vierge de toute signalétique.


Dans les années 70, on ne craignait pas d'afficher les 6,9 litres de cylindrées de la 450 SEL 6.9

Petit à petit, les voitures se sont faites plus discrètes. Pour une même automobile, aujourd'hui, il n'y a pratiquement plus de différence extérieure entre les multiples modèles de la gamme. Ce n'était pas le cas au temps des 4 CV Affaire ou Aronde Quotidienne dépouillées comme un lapin. Leur dénuement ne semblait pas troubler leur propriétaire. Maintenant, les pauvres ne veulent plus avoir l'air pauvre, et les riches l'air riche. Notre société refuse la différence sous prétexte d'égalité sociale à travers l'auto qui est une vitrine.

Un message visuel

Ce n'était absolument pas le cas hier, quand nos braves autos à travers des sigles ou monogrammes souvent repérables de loin n'avaient pas honte d'être ce qu'elles étaient. Il ne serait venu à l'idée de personne de débadger une R8 Gordini en R8 S. C'est plutôt l'inverse qui se produisait fréquemment. Les mentalités ont terriblement changé. Le monogramme avait une fonction sociale puisqu'il situait un modèle dans la hiérarchie d'une gamme. De plus, il lançait un avertissement visuel à  celui qui s'avisait de doubler du genre " tu devrais y réfléchir à deux fois avant de tenter ta manoeuvre ".


60 ch SAE pour la Renault 8 S, 103 ch SAE pour la Gordini, un autre monde ...

Au début du siècle dernier, afin de pouvoir identifier une marque ou un modèle, les constructeurs ont apposé leur mascotte, logo ou sigle sur la calandre, alors véritable visage des automobiles. En revanche, rien n'avait été prévu pour l'arrière. Il n'y avait pas de véritable raison de distinguer un modèle d'un autre à l'aide d'un badge, puisque de toute façon leurs carrosseries étaient presque toujours différentes. Quand les constructeurs ont commencé à standardiser celles-ci, et pour réduire les prix de revient, le problème de la différenciation des différentes versions s'est posé. Cette difficulté est à l'origine de l'utilisation de signes visuels.

Différencier une 11 d'une 15

Lors du lancement de la Traction 15/6 en 1938, Citroën n'a pas commis la même erreur que sur sa précédente C6 trop proche esthétiquement de la C4. Si à l'avant, elle se reconnaissait de la 11 normale par son capot allongé, en revanche, rien de la distinguait vue de l'arrière. Citroën a alors apposé un sigle chromé peu discret sur l'aile droite, signifiant au conducteur d'une 11 CV 4 cylindres qu'il allait oser s'attaquer à la reine de la route mue par un 6 cylindres de 15 CV. C'est un message que les possesseurs de 11 comprenaient cinq sur cinq, et qui leur évitait de se ridiculiser le cas échéant.

Sur les dépliants publicitaires Traction, la voiture se dévoile rarement de l'arrière

Talbot qui équipa en 1951 de la même carrosserie la Baby 4 cylindres 2,6 l et la Record 4,5 6 cylindres fut obligé de les distinguer par un sigle peu discret également à l'arrière.

E comme Einspritzung

Voici un exemple plus récent. Dans la douce langue allemande, la mot einspritzung signifie injection d'essence. Mercedes pionner de l'injection a innové en 1959 en offrant trois versions de sa nouvelle 220. Elles se distinguaient essentiellement par les lettres accolées au sigle 220 fixé sur la malle. La version SE grâce à cette technique délivrait une puissance bien supérieure à celle de la 220 S alimentée par deux carburateurs contre un seul pour la 220 tout court. Dans l'esprit du public, l'injection fut connotée comme une sophistication mécanique générant de la puissance. Cette voiture donna certainement ses lettres de noblesse au sigle, et surtout à la malle arrière qui devint un bon support de communication.


Mercedes 220 " tout court "

A la fin des années 60, surtout en Allemagne, la lettre E prit une grosse valeur marchande grâce à l'image que lui avait conféré Mercedes. Opel dévoila une version plus puissante de sa Commodore GS, baptisée GS/E, suivie quelques années plus tard par une Kadett GT/E, puis une Rekord et une Manta E. Porsche avait fait de même avec sa 911 E plus puissante que la T à carburateurs, tout comme Volkswagen avec sa 411 E, et plus au nord Volvo avec les 1800 E et 244 E. Plus tard en 1979, Audi annonça son modèle 200 5E. Aujourd'hui, vu que toutes les voitures bénéficient de l'injection d'essence, cette lettre qui n'est plus un argument de vente a disparu des carrosseries. 


Motif rouge, grille quadrillée pour mieux avaler la route, la Commodore GT/E annonce la couleur

Comme déjà évoqué, depuis les débuts de l'automobile, la calandre jouait le rôle de vitrine sociale. Mais sur la route, les autres automobilistes, de plus en plus nombreux, voyaient d'abord la poupe d'une auto avant son visage. Donc annoncer la puissance ou la cylindrée sur l'arrière positionnait le niveau hiérarchique d'une auto au sein de la meute. Renault s'y colla dès 1963 pour expliquer à travers un sigle 1100 que sa Caravelle avait gagné en puissance, tout comme Simca pour distinguer la 1500 de la 1300. Petit à petit, la poupe de nos autos se mua en revue technique à l'usage de ceux qui suivaient. 


Fin 1963, l'arrière de la Caravelle se pare d'un sigle 1100

C'est important un sigle. Il donne toute sa personnalité à la voiture. Parfois, on ne la nomme que par celui-ci.  Quand Renault a lancé sa R4 en 1961, le gros sigle apposé sur la porte arrière permettait de hiérarchiser les versions. Il y a eu l'éphémère R3, la R4 et le modèle luxe R4 L au sigle doré. Il était si massif pour l'époque qu'il a été à l'origine du surnom générique de 4 L pour cette voiture.


Le sigle 4L donna son nom à la voiture, la quatrelle ...

I comme Injection

Peugeot adopta l'alimentation à injection dès 1962 sur la 404 siglée d'une inscription apposée sur la jupe arrière. Une 404 à injection, c'était autre chose qu'un modèle à carburateur de blaireau. D'ailleurs, ce fameux sigle chromé se volait beaucoup. Il n'était pas perdu pour tout le monde.


Le sigle chromé de la Peugeot 404 Injection attirait les voleurs

On le retrouvait sur des versions à essence qui voulaient avoir l'air de ce qu'elles n'étaient pas, voir sur des 2 CV en forme de clin d'oeil. Lorsque la DS 21 a adopté l'injection à son tour en 1970, un monogramme peu discret avec la mention " Injection électronique " de couleur dorée pour qu'il se voie de plus loin a été fixé sur la malle. Ce monogramme faisait la fierté du possesseur de cette DS, qui du coup se voyait sacrément respecté sur la route. Les anglais faisaient de même, mais en anglais évidemment. Le peu discret sigle PI signifiant Petrol Injection décorant l'arrière des Triumph TR6 et autres berlines 2500 faisait un effet boeuf, tant visuellement qu'au niveau prononciation, surtout avec une petite pointe d'accent anglais dans la voix.


La présence de l'injection est mise en évidence sur la couverture de cette brochure TR6

Rover avait choisi TC pour certains de ses modèles, ce qui signifie Twin (double) carburetor. Plus il y avait de carburateurs sous le capot, plus la voiture et son conducteur, pardon son pilote, en imposaient. Personne n'aurait eu l'idée en ce temps là de vous traiter de pollueur ou de gaspilleur d'énergie.


Rover utilise la calandre pour apposer son sigle TC

Il y avait d'autres lettres évocatrices. Alfa Romeo avait popularisé le sigle Ti à la fin des années 50, pour Tourisme international, avant que BMW ne l'adopte pour baptiser ses versions sportives comme la 2002 Tii. Ce badge Tii sur la jupe arrière d'une glorieuse 2002 jaune ou orange paralysait déjà de terreur celui qui prétendait vouloir doubler. Le constructeur allemand fut suivi par bien d'autres, en particulier Simca pour sa 1100 TI à tendance sportive en 1973, avant que Peugeot y succombe à son tour pour baptiser sa 504 à injection. Sur la Peugeot, le I signifiait désormais Injection et non plus international. 


Simca 1100 TI, le I ne signifie pas encore Injection

Le parfum d'un nom italien

Ford avait annexé le carrossier turinois Ghia en le rachetant à l'Argentin Alessandro de Tomaso. Son nom a servi à baptiser les versions haut de gamme en leur donnant un petit parfum hors série, laissant croire qu'elles étaient finies à la main en Italie par ce prestigieux carrossier. C'est vrai que le nom d'un carrossier, surtout italien, fait rudement mieux sur la poupe d'une auto que GLS ou Luxe. Voici pourquoi les noms de Bertone, Pininfarina ou même Karmann ont longtemps été très appréciés sur les coupés et cabriolet produits souvent en petite série chez ces derniers.


Le sigle Pininfarina est bien visible sur l'aile arrière de ce coupé 504 produit en Italie

En 1976, Volkswagen lance la Golf GTI. L'étonnant succès commercial de ce modèle à vocation sportive a popularisé ce sigle, devenu un terme générique pour désigner une petite bombe sportive. Peugeot osa le reprendre pour sa 205 en 1984, alors qu'il était très connoté Golf, avant d'en faire bénéficier toute sa gamme, de la 309 à la 604 en passant par la 505. Citroën osa même une Visa GTI. Le constructeur sochalien a certainement participé à la construction de la légende de ce sigle. Le sigle GTI pouvait lui aussi se retrouver sur une 205 ou une Golf de base, parfois même sur une 2 CV !


Il ne suffit pas de s'appeler GTI pour rencontrer le succès

Dix ans plus tard, Volkswagen s'est montré infiniment moins conciliant avec le sigle TDI qu'il avait aussi démocratisé, obligeant nombre de constructeurs à y renoncer.


Le groupe Volkswagen imposa le sigle TDI à partir des années 80

C'est la raison pour laquelle de nombreuses versions turbo diesel arborent des sigles barbares et imprononçables, comme DTI (Renault), DTDI (Ford), JTD (Fiat) ou DITD (Mazda). Peugeot est parvenu à imposer au cours des années 2000 le sigle HDi, dont le H signifie haute pression d'injection.


Peugeot est parvenu à imposer son sigle HDi au cours des années 2000

Sacré numéro

Un numéro apposé sur une porte, une aile, voire une planche de bord est valorisant. Il signifie que vous conduisez une voiture rare puisqu'elle est numérotée. C'est bien connu, ce qui est rare est cher ! Il fut utilisé en son temps par Simca sur la 1000 Rallye 3 de 1978, produite à 1000 exemplaires numérotés, qui comportaient une plaque d'identification fixée au tableau de bord. Citroën tenta avec une certaine réussite de donner un peu plus d'attrait à sa Visa sportive, la Chrono, en numérotant de manière particulièrement visible chacun des exemplaires produits.


La peu discrète numérotation de la Citroën Visa Chrono

En fait, une voiture numérotée, c'est bien souvent un véhicule dont personne ne veut plus. Pour mieux le faire vendre, on laisse croire qu'il est rare et qu'il n'y en aura pas pour tout le monde. Il y a des fois où cette vieille astuce de vendeur de foire marche encore. En 1989, pour relancer les ventes de sa Kadett Cabrio qui ne décollaient pas, une série spéciale baptisée Fashion, à la peinture spécifique assez flatteuse, limitée à cent exemplaires dont le numéro était inscrit sur l'aile avant, a été vendue en France. Mais au vu du succès inespéré, la série limitée est devenue ... illimitée. La même aventure était advenue à la 2 CV Charleston en 1980, qui fut rapidement intégrée en tant que version régulière à la gamme Citroën.


Opel Kadett Cabrio Fashion, un exemple de série limitée devenue ... illimitée.

Les années 80 ont été marquées par la démocratisation du turbo. Ce nom est devenu mythique car il a symbolisé la puissance et la technologie chez des constructeurs comme Porsche, Saab ou Renault. Rapidement, il a trouvé un bel espace sur la malle ou la vitre arrière de nos voitures en caractères de plus en plus épais. Disponible dans les rayons des supermarchés et des centres auto, l'adhésif turbo était collé sur les carrosseries des voitures les plus banales par un certain public disposant de peu de moyens. Comme au temps de la 404 à injection de papa, c'était un sigle qui se volait beaucoup.


Renault Fuego Turbo, pour la discrétion, c'est perdu d'avance

Dix ans plus tard, la mode des multisoupapes avait supplanté celle du turbo. Plus il y avait de soupapes, mieux c'était. Les Japonais dévoilaient des moteurs à trois soupapes par cylindre. Cela en mettait plein la vue un sigle " 12 valves "(soupapes en anglais) sur la malle arrière, mais moins que 16 V ou 16 S qui apparurent un peu plus tard. Mercedes présenta en 1992 un coupé et un cabriolet où étaient inscrites en lettres énormes sur le couvercle de malle " 300 CE-24 ".     


Le sigle de la Mercedes 300 CE-24 qui ne passe pas inaperçu

Apparition du sigle minorant

Quand un constructeur montait un moteur 6 cylindres sous le capot d'un modèle mu normalement par un 4 cylindres, il tenait à le faire savoir. C'était le cas du coupé Peugeot 504 à moteur V6 ou des Opel Rekord 6 et Ford Zephyr 6, sur lesquelles ce chiffre était bien visible à l'arrière. Mais dès les années 2000, plus rien de distinguait une poussive berline 406 1,6 litres de 90 ch d'une rapide V6 3 litres de 210 ch.


Le 6 de cette Opel Rekord est bien destiné à faire la différence avec une " pauvre " 4 cylindres

Dans les années 80, d'autres modes ont chassé les précédentes. La Ford Scorpio affichait fièrement le sigle ABS en lettres chromées sur son hayon. Plus tard, le badge Catalyseur fut un argument commercial certain, surtout en Allemagne sous la pression des Verts, avant que le badge Airbag ne le démode ...

Mais avec le temps, le badge est devenu plus discret, voire inexistant. Mercedes et BMW ont innové avec le sigle minorant. Ainsi, la C 240 n'était pas une 2,4 litres, mais un 2,6 litres. Il en était de même avec la C 180 qui était une 2 litres. BMW fit de même avec la 318i du type E46 qui était en fait une 2 litres. Il y eut pire encore dans la bêtise et la culpabilisation quand Renault cacha le niveau de finition de sa nouvelle Clio dans ... la boîte à gants.


En 2001, la cylindrée de cette 320 i était de 2,2 litres

Fait étrange, si les automobilistes d'aujourd'hui ne désirent plus rien révéler de l'intimité mécanique de leur voiture, celle-ci reste pourtant une vitrine roulante de leur vie privée. Aux stickers qui décorent la poupe, on devine qu'ils ont un bébé ... à bord, qu'ils sont de Bretagne ou de Corse, chrétiens, mutualistes, assurés chez MMA zéros tracas, écoutent NRJ, chez quel concessionnaire ils ont acheté leur véhicule et beaucoup d'autres choses encore ...


En Bretagne, le sigle de la société de vêtements " A l'aise Breiz " semble avoir définitivement supplanté les traditionnels adhésifs des triskells, BZH et autres gwen ha du à l'arrière des voitures.


Texte : Patrice Vergès, 1998 - Adaptation 2015 / Carcatalog
Ne pas reproduire sans autorisation de l'auteur.

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