Tendres calandres

Qu’est ce que c’est qu'une calandre ? Une garniture métallique servant à protéger le radiateur. Au fil des années, elle est devenue un élément décoratif et esthétique mais surtout un signe distinctif de reconnaissance de la voiture. En fait, c’est son visage. Au début du 20ème siècle, lorsque que l’automobile a adopté le concept du moteur refroidi par eau placé sur l’essieu avant, le radiateur d’eau s’est installé logiquement devant le véhicule, pour être refroidi par le flux d’air. Comme les constructeurs ont rapidement cherché à distinguer au plan esthétique leurs véhicules de ceux des autres, pour ce faire, ils ont utilisé ce fameux radiateur qui se voyait comme le nez au milieu de la figure.

Remettre aux calandres grecques

Ce radiateur en cuivre a donné globalement sa physionomie avant à la voiture. Il était haut et vertical pour refroidir le bloc moteur dont la circulation s’effectuait alors sans pompe mais par thermosiphon. Pour se distinguer, certains comme Riley ou Peugeot  sur sa Bébé dessinée par Bugatti avaient choisi un radiateur rond. D'autres l'avaient préféré octogonal comme Lancia ou Aris.

Sur les premières Renault, il était en demi-cercle, avant que les voitures de Billancourt ne se signalent jusqu’à la fin des années 20 par leur radiateur repoussé à l’arrière du moteur. Cette particularité technique donnait aux Renault de ces années là un avant original capoté sans grille, décoré seulement du losange de la firme.


Dans ses publicité, Renault préférait montrer le profil de ses voitures que leur calandre

Rolls-Royce l’avait préféré en forme de temple grec de style dorique dès 1904. Mais petit à petit, la fabrication des radiateurs confiée à des sous-traitants spécialistes imposa une forme standard, c'est-à-dire haute, noire et étroite. Ettore Bugatti fit exception, lui qui désirait rester fidèle à sa spécificité esthétique, le fameux fer à cheval qui a toujours caractérisé ses voitures.


Le fer à cheval des Bugatti

Jusqu’à la fin des années 30, les automobiles arboraient donc un radiateur vertical protégé des cailloux et des chocs par une grille métallique. Celle-ci tentait de donner un semblant de personnalité à travers son grillage ou grâce à des barres horizontales ou verticales.

En 1933, BMW eut l’idée de séparer cette grille en deux parties arrondies au bout en forme de haricot allongé. Cet calandre décore toujours, mais de manière fortement stylisée, les BMW du 21ème siècle. De son côté, Citroën enjoliva ses grilles à l’aide d’une garniture en forme de chevron qui donna son identité à la marque, et en particulier à la Traction.


Citroën Traction Avant

Mais, en règle générale, toutes les carrosseries de cette période possédaient une calandre verticale qui commença à s’élargir, s’incliner, se bomber en forme de coupe-vent lorsque la mode aérodynamique pointa le bout de son capot après 1935. Les Matford, Fiat 500 Topolino, Super Traction Rosengart et toutes les voitures américaines étaient concernées.

Voie large

Plus tard apparaissent les robes ponton à ailes intégrées qui habillent la face avant. Ces ailes accueillent les phares sur une surface plane où la calandre verticale semble un peu perdue. Si des constructeurs de voitures de prestige comme Rolls-Royce, Armstrong Siddeley, Delahaye, Talbot, Bugatti sur sa dernière cauchemardesque 101 restent fidèles à cette verticalité obsolète, beaucoup habillent les côtés dénudés avec des retours horizontaux, des baguettes d’appoint, voire des prises d’air ou des anti-brouillard.


Armstrong Siddeley restera fidèle à la calandre verticale jusqu'à la disparition de la marque en 1960

Au fil des ans, le radiateur a légèrement réduit sa hauteur tout en se mettant en retrait de la calandre pour favoriser une amorce de capot plongeant. Bref, les calandres des années 50 passent d'une disposition verticale à horizontale. Des enjoliveurs et des grilles chromées (Saab 92, Fiat 1400, Ford Consul …) masquent de larges prises d’air complémentaires chargées de refroidir le radiateur dont la surface va continuer à diminuer au fil des ans grâce à l’amélioration des échanges thermiques. Mais, nous n’en sommes pas encore là.


Une large grille chromées barre la calandre de la Fiat 1400

De leur côté, les américaines de ces années là s’habillent de calandres voyantes et épaisses, à plusieurs étages, surchargées de chromes, de phares et de butoirs. Les designers US ont compris qu’à l’image des prédateurs marins, c’est par sa calandre suggestive, surgissant dans le rétroviseur d’un conducteur, qu'une voiture pourra en doubler une autre avec plus d'aisance, en jouant sur la crainte ressentie par le futur doublé. De plus en plus, la calandre va faire songer à une bouche qui exprime tous les sentiments.

Les dents de la route

C’est pour cette raison qu’on voit apparaître des calandres en gueule de requin fort impressionnantes comme sur la Packard Studebaker 1957, ou en fanons de baleine comme sur les Buick du début des fifties, ou encore en mâchoires ouverte laissant apercevoir des dents aiguisées, à l'image de la De Soto 1953. Jusqu’en 1960, les Américaines seront affublées de calandres absolument délirantes.


Les dents de la route vues par Buick en 1951

En Europe, fort heureusement, nous ne tomberons pas dans ces excès. Néanmoins, Opel, filiale allemande de la General Motors, montrera ses dents prêtes à morde sur ses Olympia 53 et Kapitän 54. Mais il s’agissait plutôt de dents de lait.


Les dents de lait de vues par Opel sur la Kapitän 1954

Cela dit, des accessoiristes proposaient des calandres aux formes plus suggestive sur nos voitures bleues, très fortement inspirées des voitures américaines. Les calandres de la marque Maire se caractérisaient par leur œil central de cyclope accueillant un anti- brouillard. Nombre de Vedette et de 203 en furent équipées. Sur les Aronde génération 1951-53, pour masquer le trou sous l’encadrement en escalier de la calandre, beaucoup adaptaient une denture cerclée faisant songer à celle en plus réduite d’une Buick Roadmaster. Pour donner un visage plus viril à la 203 gonflée qui était équipée de fines lames en série, Darl’Mat l’avait habillé, entre autres, d’une calandre spécifique plus épaisse qui s'inspirait de celle de la Cadillac de 1949.


Peugeot 203 Darl'Mat

Critiquée jusqu’en 1955 par sa calandre à triple barres très fines, qui était trop proche de celle de la 4 CV, la Frégate accueillait avec volupté la calandre Robrie plus cossue que faisaient monter fréquemment leur propriétaire.

Signe extérieur de richesse

 

Nous voici au milieu des années 50. La calandre est indiscutablement un signe extérieur de richesse. Las, c’est le drame des voitures à moteur arrière qui n’en ont pas. En effet, elles n’ont pas besoin de prise d’air à l’avant pour refroidir le radiateur. Pour meubler la face avant dénudée, les constructeurs l’habillent d’un petit enjoliveur ou d’un sigle, comme on a pu l'apercevoir sur les Fiat 500 et 600, ou la NSU, voir d'une fausse calandre comme sur la 4 CV ou plus maladroitement sur la De Rovin.


La fausse calandre de la De Rovin

Cela n’empêchait pas quelques possesseurs de la petite Renault de l’équiper d’une calandre plus ostentatoire, plus charnue, basculante vers l’avant afin de jouer le rôle de porte-bagages … Osé ! A cet égard, la 4 CV construite au Japon par Hino bénéficiait d’une calandre plus voyante donnant une silhouette plus cossue, davantage " grosse voiture ".

 


Hino 4 CV

 

Simca sera contraint de monter une fausse calandre sur la Simca 1000 de 1962 peu avant son lancement pour lui donner un air plus bourgeois. NSU fera de même sur sa grosse 1200 dérivée de la petite Prinz.

 


La fausse calandre de la Simca
 

Si la Coccinelle ne sera pas trop critiquée pour son absence de calandre, il n’en sera pas de même de la 1500 ou de la Karmann Ghia à face plate. Beaucoup équiperont ces modèles d’une fausse prise d’air verticale vendue en tant qu'accessoire.

 

Selon le modèle ou le degré de finition, c’était la calandre plus ou moins chargée qui permettait de hiérarchiser les versions, à l'instar des Simca 1300/1500, Taunus 12 M et 15 M, Ford Zephyr ou Zodiac, Peugeot 403 7 ou 8 CV.

 


Contrairement à la 8 CV, la 403 7 CV devait se satisfaire d'une assez austère grille de calandre

 

Ra-jeunir

 

De nos jours, pour rajeunir une voiture, on modifie la forme des boucliers. Hier, on utilisait la calandre. Mais, comme elle était plus visible que le bouclier, ce rajeunissement semblait plus profond que celui d’aujourd’hui. Simca était coutumier du fait puisque l’Aronde a compté pas moins de quatre calandres différentes entre 1951 et 1958, la Vedette et la Frégate deux, la Panhard X et la 4 CV deux également, la R4 trois tout comme la 2 CV Citroën.

 
La Renault 4 dans sa version initiale de 1962

 

Dans les années 70, lorsque la mode du noir a pointé son capot, la calandre a été peinte ainsi pour accroître l’image sportive. Grimée de la sorte, elle faisait songer à une prise d’air de voiture de course débarrassée de toute fioriture chromique. La calandre de la Mini a été peinte en noir, comme celle de la Fiat 124, ou des Simca 1501 et 1100 Ti, de même que celle des BMW 1600 et 2002 ti. Bientôt, le noir allait devenir la teinte unique de la calandre des années 70/80 : R 12, R 16, 304, 504, Opel Kadett, Ford Escort …

 


Peugeot 304

 

Verticale, signe de classe

 

Si au début des années 50, la calandre horizontale commence à prendre ses aises, certaines voitures cossues en revanche conservent la calandre verticale rétro des années 30. Peu à peu, cette verticalité anachronique acquiert une image statutaire et conservatrice des valeurs. Ainsi, Mercedes et Jaguar depuis la XK 120 resteront fidèle à la calandre verticale pour la styliser de plus en plus. Jaguar reviendra même franchement à un style rétro sur la S Type qui s'est inspirée sans retenue de la Mk 2 des sixties.

 


La verticalité statutaire d'une calandre de Mercedes 300 SEL 6.3

 

Alfa Romeo a cultivé le mythe de ses moustaches certes très actualisées au fil du temps pour effectuer le même chemin sur ses 156 et surtout 147 qui affichent une calandre style années 50.

 


Alfa Romeo 147, un retour aux sources

 

A une époque, pour appuyer le caractère cossu de la Mini ou de la 1100, Wolseley, MG tout comme Riley les avaient affublé d'une calandre verticale au goût discutable. A cet égard, ces voitures auraient supporté une calandre bien plus réduite puisque le radiateur était ... latéral.

 


Riley Elf

 

De son côté, après avoir abandonné la calandre verticale des sublimes Aurélia pour tomber dans l'horizontalité banale, Lancia revenait à la calandre verticale sur sa Thesis. Le même cheminement fut suivi sur les dernières Rover 800.

 

 

La Thésis semblait emprunter sa calandre à l'Aurelia des années 50

 

La verticalité de la calandre des Rolls-Royce, Bentley et autre Mercedes, même si elle tend à s'amenuiser avec le temps, a un parfum emblématique. Si les acheteurs l'acceptent volontiers sur un véhicule car elle une histoire, ils la rejettent violemment lorsqu'elle est anachronique. L'échec colossal de la Ford Edsel de 1958 est en partie lié à sa calandre verticale alors que l'air du temps était aux larges calandres horizontales bardées de chromes. D'ailleurs, sur son millésime 60, Ford rectifiera le tir en redessinant une face avant banalisée. Mais elle ne sauvera pas la voiture d'un bide qui coûtera une fortune colossale au géant de Dearborn.

 

Edsel 1959

 

Des phares en guise de calandre

 

Au milieu des années 60, un vent de compétition souffle dans l'automobile. Il est de bon ton d'équiper sa voiture de phares additionnels signifiant que vous êtes un conducteur qui conduit vite la nuit, puisque vous avez besoin d'un éclairage puissant. De nombreux constructeurs ajoutent des phares supplémentaires en série, comme Renault sur ses R12 TS et R16 TS, ou Simca sur sa 1501 Spécial. En fait, le phare va de plus en plus servir à habiller la face avant, et ainsi se substituer en partie à la calandre.

 

Simca 1501 Special

 

La jupe avant à quatre phares des R8 Gordini donnera un visage beaucoup plus agressif à cette sportive, incitant nombre de propriétaires de R8 normales à changer la jupe avant pour celle de la R8 Gordini ou de  la R8 S après un accident. Citroën avec sa SM offrira une voiture sportive dont la face avant était uniquement composée d'une rampe de phares. Ce trait stylistique fut repris quelques mois plus tard sur les premières Alpine A 310 4 cylindres à six projecteurs. D'autres automobiles firent appel à ces batteries de phares, comme la Pontiac Firebird, ou dans des temps plus reculés l'originale Tatra à moteur arrière.

 

La rampe de phare qui contribua au mythe de la SM

 

Voiture sans visage

 

L'absence de calandre sur les voitures de sport à moteur arrière ne choquait pas. Les clients acceptaient cet état de fait sur les voitures à capot plongeant comme les Porsche 356 et 911, la Berlinette Alpine ou la CG de Chappe et Gasselin.

 

Porsche 356, 1952

 

Mais quand la mode des voitures de sport souffla plus fort, on trouva leurs avants dénudés et sans saveur, sans virilité, sans hargne. On leur reprocha leur absence de visage. Ainsi, comme pour les berlines, les coupés sportifs sans calandre virilisèrent leur aspect à l'aide de prises d'air évocatrices, de radiateur déplacé à l'avant, de phares additionnels. Ainsi, par exemple, la Simca 1200 S était bien plus virile d'aspect que le coupé Simca 1000 jugé bien féminin.

 

Simca 1200 S

 

Quelques temps plus tard, la mode aérodynamique se mit à souffler. La face avant évolua. Exit les classiques phares ronds ou doubles encadrant la calandre horizontale des années 70. Le capot plonge, les phares tout en s'élargissant s'associent avec les clignotants repoussés à leur extrémité. La calandre devient plus étroite, se réduit à une simple barre et émigre même par manque de surface sous le bouclier. Mais du coup, toutes les voitures perdent leur identité car les faces avant tendent toutes à se ressembler. L'AX fait songer à la 106, qui ressemble à la ZX, qui elle même a de faux airs de Renault 19.

 

Peugeot 406, le capot plonge, les phares tout en s'élargissant s'associent avec les clignotants repoussés à leur extrémité, et la calandre est déplacée partiellement sous le bouclier.

 

Les constructeurs qui se rendent compte de leur erreur ressortent alors les vieilles ficelles esthétiques de papa : logo et sigle surdimensionnés, retour en force du chrome, avec l'amorce d'une légère calandre, voire carrément le retour de celle-ci comme sur la Mazda Xedos 6 ou la Ford Mondeo ... A quand un faux bouchon de radiateur sur le capot de nos voitures !
 


Texte : Patrice Vergès - Adaptation Carcatalog / 2014
Ne pas reproduire sans autorisation de l'auteur.

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