Tchaïka, entre Volga et Zil


Tchaïka était une marque de voitures russes de haut de gamme produites par la société GAZ (Gorki Automobilnij Zavod) à Gorki, sur les rives de la Volga. Ces limousines se situaient dans la hiérarchie des voitures russes entre les Volga de milieu de gamme supérieur et les ZIL de très haut de gamme réservées aux hauts dignitaires du régime communiste. La marque Tchaïka disparaît en 1988, durant la Perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev.


 Les origines de la marque Tchaïka 


L’usine GAZ (Gorki Automobilnij Zavod) est inaugurée en 1932 à Gorki, en Russie, sur les rives de la Volga. Elle était chargée par le pouvoir communiste de produire des voitures moyennes et des camions de moyen tonnage. L’usine produit effectivement ce type de véhicules entre 1932 et 1949, mais aborde un nouveau segment de marché en 1950 avec la Tchaïka 12 ZIM, une grosse limousine à six glaces latérales, inspirée des voitures de luxe américaines de la fin des années 40, qui cible les élites soviétiques. Tchaïka signifie " mouette " en français. Selon le constructeur, " les habitants de Gorki, ville traversée par la Volga, aiment à observer le vol impétueux des mouettes au dessus du fleuve majestueux ".


1950 : Tchaïka 12 ZIM 


Désirée par le gouvernement soviétique pour combler le vide entre la Pobieda et la limousine d’apparat de marque ZIS (renommée ZIL en 1956, à la suite de la " déstalinisation " décrétée par Nikita Khrouchtchev), la Tchaïka 12 ZIM apparaît en 1950. C’est une limousine de 5,53 mètrs de long à six glaces latérales dotée d’un moteur six cylindres de 3480 cm3 développant 76 ch, qui est produite dans la même usine que la Pobieda, à Gorki, siège du constructeur GAZ. Réservée aux hauts fonctionnaires, membres influents du parti communiste, hauts gradés de l’Armée Rouge et aux patrons d’entreprises d’Etat, la 12 ZIM adopte le style des voitures de luxe américaines de la fin des années 40, notamment Buick, Cadillac, Pontiac, Chrysler et Mercury. D’un poids conséquent (1 800 kg), la Tchaïka 12 ZIM ne dépasse pas les 125 km/h malgré son gros six cylindres. Le modèle utilise quelques composants de la Pobieda, comme la structure du châssis et de la carrosserie, et son moteur provient des camions produits par GAZ.

La Tchaïka 12 ZIM lancée en 1950 est une grande limousine de 5,53 mètres de long à six glaces latérales dont le style semi-ponton aux lignes arrondies s’inspire des voitures américaines de la fin des années 40.

ZIM signifie Zavod Imeni Molotov. Pourquoi 12 ? Peut-être parce que la dernière GAZ équipée d’un six cylindres était la GAZ 11 produite de 1940 à 1946. La ZIM, comme l’appelaient certains, connaît une carrière honorable, avec 21 257 exemplaires produits de 1950 à 1959, soit une moyenne de 2 360 unités par an, ce qui compte tenu du prix et du positionnement de la voiture, est un résultat plutôt flatteur. Quelques ZIM sont aussi utilisées comme ambulance, d’autres comme corbillard. En 1954, une ZIM est présentée à la foire de Lyon. On parle alors d’une éventuelle commercialisation dans l'Hexagone. Quelques photos d’une ZIM immatriculée 7458 DY 75 sont diffusées à l’époque, mais le projet reste sans suite. La seule ZIM en circulation en France, immatriculée 877 EP 30 et en possession de Jean Lafont, finit compressée par César en 1961... La Tchaïka 12 ZIM est remplacée par la Tchaïka 13 en 1958.


1958 : Tchaika 13


En 1958 apparaît la Tchaïka 13 qui succède à la Tchaïka 12 ZIM, sous un aspect bien plus moderne. C’est une limousine à six glaces latérales de 5,60 mètres de long et 2,00 mètres de large, dotée cette fois d’un moteur V8 de 5526 cm3 développant 195 ch qui permet à la voiture d’atteindre une vitesse maximale de 160 km/h malgré le poids conséquent de l’engin (2 100 kg). Inspirée par les Packard du milieu des années 50, adoptant donc des lignes moins arrondies, la Tchaïka 13 reste réservée à une clientèle russe triée sur le volet. Son équipement est pléthorique : boite de vitesses automatique, vitres électriques, siège conducteur réglable électriquement, système de chauffage individuel pour les passagers arrière, poste de radio perfectionné, antenne électrique… Elle n’a rien à envier aux voitures de luxe américaines de l’époque et se rapproche même des ZIL.

La Tchaïka 13 lancée en 1958 qui succède à la Tchaïka 12 ZIM est une grande limousine de 5,60 mètres de long à six glaces latérales dont le style flamboyant s’inspire des voitures américaines du milieu des années 50, en premier lieu Packard.

Toutes les Tchaïka sont peintes en noir, à l’exception du modèle rouge vif du commandant des pompiers de Moscou, du modèle blanc de la cosmonaute Valentina Terechkova et de quelques exemplaires bicolores commandés par des clients voulant se différencier des autres. Quelques variantes spécifiques de la limousine ont été produites, mais à titre très confidentiel. On dénombre ainsi huit cabriolets quatre portes et vingt breaks dont un corbillard et plusieurs ambulances. Au total, 3 179 exemplaires de la Tchaïka 13 sont produits dans l’usine de Gorki entre 1958 et 1981, représentant une moyenne de 140 unités par an, soit beaucoup moins que la Tchaïka 12.


1976 : Tchaïka 14


Malgré les faibles ventes de la Tchaïka 13, la marque russe dévoile la Tchaïka 14 en 1976, dont la mise en chantier est décidée dès 1967, au moment de la mise sur le marché de la Volga M24 de " milieu de gamme supérieur ". La Tchaïka 14 est une limousine à six glaces latérales de 6,11 mètres de long et 2,00 m de large, se rapprochant ainsi un peu plus des limousines ZIL. Son style net s’inspire d’ailleurs des ZIL avec une touche de Chrysler Imperial. Curieusement, la marque Tchaïka d’obédience soviétique s’est toujours inspirée du style des voitures américaines " capitalistes " … Il est vrai que les voitures de luxe américaines représentaient alors ce qui se faisait de mieux dans cette catégorie, grâce aux immenses Cadillac, Lincoln et Imperial d’un prestige inouï.

La Tchaïka 14 lancée en 1976 qui succède à la Tchaïka 13 est une grande limousine de 6,11 mètres de long à six glaces latérales dont le style lisse et carré s’inspire des ZIL de l’époque mais également des Chrysler Imperial.

Dotée du moteur V8 de 5,5 litres qui équipait la Tchaïka 13, la Tchaïka 14 est capable de filer à 175 km/h grâce à sa carrosserie lisse et effilée et malgré un poids supérieur à 2,3 tonnes. Le premier exemplaire, de couleur rouge, quitte l’usine le 14 février 1976 et est offert à Léonid Brejnev pour son soixante-dixième anniversaire. Quelques Tchaïka 14 sont carrossées en cabriolet, utilisées pour les parades militaires. Après une carrière de douze années seulement, contre vingt-trois ans pour la Tchaïka 13, la production est arrêtée en 1988, trois ans avant l’effondrement de l’Union Soviétique, ce qui provoque de facto la fin de la marque Tchaïka que certains surnommaient la " ZIL du pauvre ". Au total, 1 114 Tchaïka 14 ont été fabriquées de 1976 à 1988, représentant une moyenne de 93 unités par an, soit beaucoup moins que la Tchaïka 13, et à fortiori beaucoup moins que la Tchaïka 12.


Epilogue


Le constructeur GAZ ne jugea pas utile de remplacer la Tchaïka 14 en raison de ventes de plus en plus confidentielles dès les années 70 et d’une rentabilité difficile à concrétiser, laissant ainsi le champ libre à la marque ZIL dans cette catégorie de véhicules. De toutes façons, le constructeur russe n’a alors plus les moyens de concevoir une limousine de grand luxe à cette époque, d’autant plus que les investissements du constructeur sont destinés en priorité à la marque Volga qui se prépare à lancer un tout nouveau modèle de haut de gamme en 1992. Pour le constructeur, ce modèle pourrait à la fois remplacer les anciens modèles Volga et attirer une partie des clients des anciens modèles Tchaïka. Mais ce calcul sera vain car le futur modèle Volga connaîtra un échec commercial cuisant.

Après ce désastre, il sera trop tard pour relancer la marque Tchaïka, car le marché russe des voitures de luxe dans les années 90 est accaparé par les Mercedes, BMW, Audi, voire Bentley et Rolls-Royce pour la clientèle la plus aisée. La fin de l’Union Soviétique en 1991 a permis d’ouvrir les portes du pays aux voitures étrangères, même les plus chères, ce qui n’était pas le cas auparavant. Relancer la marque Tchaïka n’avait donc plus de raison d’être. D’autant plus qu’un nouvel échec commercial allait condamner à mort la marque Volga (la marque sœur de GAZ) qui disparaît en 2010, anéantissant tout espoir pour le constructeur GAZ de concevoir de nouvelles voitures russes. GAZ va alors se mettre à produire des Volkswagen pour le marché local. Même les limousines ZIL vont disparaître à leur tour en 2013, traduisant l’extrême fragilité de l’industrie automobile russe qui ne repose aujourd’hui que sur la marque Lada (AvtoVAZ) détenue d’ailleurs depuis peu par le français Renault.


Texte : Jean-Michel Prillieux
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