Genève 1953

C'est sur un terrain neutre que l'on peut le mieux apprécier les tendances du marché de l'automobile. La Suisse ne produisant pas de voitures particulières, tous les pays du monde sont à égalité au Salon de Genève, et la plupart des grands constructeurs tiennent à s'y faire représenter, même si le marché helvétique est numériquement plutôt faible. Ce sont les Etats-Unis et l'Angleterre qui y ont la plus grande représentation, suivis par la France, l'Allemagne, l'Italie, puis dans une moindre mesure l'Autriche, la Tchécoslovaquie et la Suède.

Les Suisses aiment les voitures américaines, très différentes des européennes. Cela résulte de conditions économiques éloignées des deux côtés de l'Atlantique. Un niveau de vie plus élevé, une fiscalité spécifique moins exigeante et l'importance donnée à l'automobile dans l'économie font que les voitures américaines sont plus grandes, plus spacieuses et plus puissantes que leurs homologues européennes. Aux USA, les Plymouth, Dodge, Chevrolet ou De Soto ne sont pas des voitures de luxe. Leur cylindrée dépasse pourtant les 3,5 litres, et leur poids est compris entre 1300 et 1500 kg. Leurs 100 ch n'ont rien à voir avec les 25 ch d'une Volkswagen. Et encore, ce n'est rien comparé aux plus de 200 ch des Cadillac ou Lincoln. Les marques intermédiaires comme Buick, Chrysler ou Oldsmobile affichent entre 170 et 180 ch.

A Genève, les constructeurs US n'exposent rien qui ne soit déjà connu outre-Atlantique. Par conséquent, présenter tous les modèles US du millésime 1953 présents à Genève n'a que peu d'intérêt. Concentrons nous sur deux automobiles qui se distinguent du lot, la Cadillac Eldorado et la nouvelle génération des coupés Studebaker.

Cadillac a magistralement imposé son style depuis 1948, installant la marque définitivement au sommet de la hiérarchie de Détroit, au détriment de Packard empêtré dans ses traditions. Le somptueux cabriolet Eldorado est une forme de chef-d'oeuvre. Son nom - proposé par une secrétaire commerciale dans le cadre d'un concours interne - évoque un paradis inaccessible. Etabli sur la base d'une simple série 62, l'Eldorado n'en demeure pas moins un modèle rare avec son châssis surbaissé, une ceinture de caisse incurvée au niveau de portières et un couvre capote en fibre de verre qui prolonge sans rupture le mouvement de la malle, allongeant et affinant la silhouette. Mais le signe le plus distinctif est le pare-brise panoramique, faisant de l'Eldorado la première voiture de série à en être équipée. L'habitacle n'est pas en reste, avec une sellerie entièrement en cuir, de multiples ornements chromés et un tableau de bord spécial dont les formes se prolongent sur les portières.  


Cadillac Sixty-Two Eldorado

Studebaker présente une voiture d'une élégante sobriété, dotée d'une silhouette abaissée qui se termine par des ailes étirées. Contrairement à la Cadillac Eldorado, l'ornementation chromée est réduite à son minimum. La calandre comporte deux discrètes ouvertures, un choix esthétique en totale opposition avec ceux effectués par la concurrence. Harold Vance, président de Studebaker, a été séduit par cette automobile qui n'était à l'origine qu'un concept-car, et à décidé de la commercialiser. Raymond Loewy en revendique la création, même si en interne, le projet a été piloté par son chef de studio à South Bend, le talentueux Robert Bourke. La production de la berline également dessinée par Bourke et son équipe a débuté en décembre 1952. Celle-ci apparaît toutefois plus maladroite dans ses volumes, car plus courte et plus haute, le dessin surélevé du pavillon procurant une impression de lourdeur. Le coupé est fabriqué depuis février 1953. 


Studebaker Commander

La " Nuova Fiat 1100 " dont c'est la première mondiale constitue naturellement un pôle d'attraction, vu la brillante carrière de sa devancière de même cylindrée. Fiat modernise une voiture de grande diffusion qui datait d'avant-guerre. La Fiat 1100 offre un rapport exceptionnel entre les dimensions intérieures et extérieures. L'habitacle est élargi de 13 cm et allongé de 12,5 cm par rapport à la précédente génération, quand la longueur est réduite de 32,5 cm et la largeur de 5,5 cm. Ceci conduit à un allègement de 110 kg, ce qui ramène le poids à vide à 790 kg. Le moteur est inchangé. Il s'agit d'un 1089 cm3 de 36 ch que l'on retrouve sous une forme dérivée sur la Simca Aronde. La vitesse maximum est de 118 km/h et l'usine annonce une consommation de 8 litres aux 100 km.  Le capot très court évoque la Ford Consul, tandis que l'allure générale rappelle son aînée la Fiat 1400. Fait notoire, le prix de vente a été abaissé par rapport à celui de la 1100 E, au point qu'en Suisse, on voit en la nouvelle 1100 une concurrente redoutable pour la VW.


Fiat 1100

L'autre nouveauté italienne est un coupé Alfa Romeo 1900 habillé par Pinin Farina. Le carrossier espère l'intégrer à la gamme du constructeur. Ce coupé rejoint la cohorte de carrosseries spéciales imaginées par les Stabilimenti Farina, Touring, Colli, Boneschi ou Vignale sur base 1900 depuis son lancement sous forme de berline au Salon de Paris en octobre 1950. La 1900 a permis depuis cette date au constructeur italien de passer du stade artisanal - avec sa vieillissante 6 C 2500 - à celui de la production industrielle, en imaginant cette berline moyenne familiale à caractère sportif.


Alfa Romeo 1900 par Pinin Farina

Alors qu'apparaissent les premiers turboréacteurs, une nouvelle mode dans le milieu automobile tend à s'inspirer de ce qui se fait dans le domaine aéronautique. Ainsi, Lancia expose à Genève l'Aurelia PF 200 Spider, dont l'immense trou béant sur la face avant permet d'avaler de l'air frais en grande quantité.


Lancia Aurelia PF 200

Piero Dusio fonde en 1939 la Consorzio Industriale Sportiva Italia - Cisitalia - pour produire des accessoires et des vêtements de sport. Désireux de satisfaire sa passion pour l'automobile, il s'engage dans la construction d'une monoplace de course économique, utilisant un maximum d'éléments empruntés à Fiat. A cette fin, Il s'assure les services de Dante Giacosa, ex-Fiat justement, qui a donné naissance notamment à la fameuse Topolino. La D46 apparaît en 1946, et son succès incite Dusio à concrétiser un autre rêve, la fabrication d'une voiture de sport à deux places pour la compétition. Giacosa lance l'étude de la Cisitalia 202. Mais Fiat qui se remet doucement des destructions de la guerre rappelle son ancien ingénieur. Pour le remplacer, Dusio sollicite Giovanni Savonuzzi, qu'il débauche aussi chez Fiat. La 202 est unanimement saluée lors de sa présentation. L'ultime consécration vient en 1951 quand le MoMA de New York l'intègre dans sa collection permanente. A Genève, dans une autre catégorie que les D46 et 202, Cisitalia expose la 505 DF qui emprunte nombre de composants à la Fiat 1900, adaptés à une carrosserie de grand luxe offrant six vraies places. On peut ne pas apprécier de dessin assez grotesque - pour une italienne s'entend - de la calandre.


Cisitalia 505 DF

Le règlement des 24 Heures du Mans 1952 a imposé à toutes les marques désireuses de s'inscrire une production minimale annuelle de dix exemplaires du modèle engagé. Il s'agit d'écarter les amateurs et les marginaux. Afin de répondre à cette exigence, le pilote et constructeur Briggs Cunningham a mis en chantier une version routière de la nouvelle C3. Et tant qu'à produire une automobile, Cunningham a souhaité lui procurer une image internationale. Depuis la fin de la guerre, les carrossiers italiens, par leur style dépouillé et leurs méthodes de fabrication, imposent sans réelle concurrence leur vision du design automobile. Si Ghia, Touring et Pinin Farina sont les maîtres incontestés, quelques outsiders savent aussi se faire remarquer. Giovanni Michelotti en fait partie. On lui doit le dessin de la C3 Continental présentée au Salon de Paris 1952, dont les carrosseries sont fabriquées par Vignale. Cunningham poursuit l'expérience au Salon de Genève avec une version décapotable de cette C3.


Cunningham C3 Convertible par Vignale

Les constructeurs allemands se réservent pour le prochain Salon de Francfort qui doit se tenir dans quelques semaines. Le petite constructeur Lloyd Motoren Werke GmbH a tout de même envoyé à Genève sa LP 400, dotée d'un nouveau bicylindre deux temps refroidi par. La LP 400 est un peu plus étoffée - longueur augmentée de 15 cm - que la LP 300 qu'elle remplace.  La carrosserie est composée en grande partie de métal et non plus d’une ossature en bois recouverte de contreplaqué. Sa vitesse de pointe est annoncée à 75 km/h.


Lloyd 400

L'Allemagne est encore en reconstruction, et le pouvoir d'achat des ménages reste limité. Cela permet aux microcars nationaux de rencontrer un certain succès dans leur pays. Les BMW Isetta, Zundapp, Goggomobil ou Lloyd ont montré la voie. La nouvelle Messerschmitt KR 175 se présente sous la forme d’un petit véhicule biplace en tandem de 2,82 mètres de long, doté de trois roues dont deux directrices à l’avant et une motrice à l’arrière. Le moteur placé devant la roue arrière est un deux temps de 175 cm3 et 10 ch, qui autorise une vitesse de 90 km/h, rendue possible par le faible poids (200 kg) de l’engin. La carrosserie reçoit une vaste bulle en plexiglas translucide qui offre une excellente visibilité sous tous les angles. Pour accéder aux sièges, le cockpit bascule sur le côté. Cette solution ainsi que le guidon à plat style " manche à balai " rappellent sans équivoque les origines aéronautiques de la KR 175.


Messerschmitt KR 175

La Denzel réalisée en Autriche par l'ingénieur Wolfgang Denzel est une adaptation sport de la Volkswagen, qui s'inspire des réalisations de Ferdinand Porsche, mais en plus simplifié. Traitée avec deux carburateurs et un taux de compression élevé, la mécanique VW développe 36 ch, ce qui permet d'atteindre 145 km/h. Le petit constructeur a évité l'écueil de toutes les voitures à moteur arrière en ramenant le plus possible à l'avant les deux passagers. Le freinage est renforcé par rapport à celui de la VW. L'empattement n'est que de 2,10 mètres, pour une longueur hors-tout de 3,50 mètres, par conséquent la Denzel affiche un poids plume de 640 kg. Un généreux réservoir de 62 litres autorise une large autonomie, avec une consommation limitée à environ 7 litres aux 100 km. Egalement très sobre dans ses équipements, la Denzel est moins chère que la Porsche, et ses qualités devraient lui valoir la faveur des conducteurs sportifs.


Denzel

L'industrie automobile britannique dispose d'une panoplie très étendue de modèles, qu'elle tente de distribuer à travers le monde. Elle compte environ trente constructeurs, dont six - Austin, Morris, Rootes, Ford, Vauxhall et Standard - produisent en grande série. Hillman qui est intégré au groupe Rootes depuis 1932 fête cette année les 21 ans de son modèle Minx - lequel a d'ailleurs singulièrement évolué dans le temps - en présentant une version modifiée dans son aspect frontal. En même temps, un faux cabriolet, du nom de California est ajouté à la gamme. C'est la première fois qu'une carrosserie de ce type est mise sur le marché dans la catégorie des petites voitures économiques.


Hillman Minx California

La Standard Vanguard, berline populaire à six places, dotée d'un quatre cylindres de 2088 cm3 de 69 ch, est redessinée dans sa partie arrière. Elle abandonne sa carrosserie à dos voûté peu esthétique et arbore une forme trois volumes plus contemporaine, avec quatre glaces latérales. La vitre arrière agrandie permet une meilleure visibilité. Le grand coffre désormais bien apparent a vu sa capacité augmentée de 50 %, grâce au réservoir positionné verticalement derrière la banquette AR et à la roue de secours rangée dans un tiroir sous la plancher du coffre. La Vanguard Phase II est plus longue de 12,5 cm que la version à dos rond.


Standard Vanguard

Les voitures de sport jouent un rôle important dans la construction anglaise. En partant de Bentley, Bristol, Frazer Nash ou Aston Martin, on arrive aux voitures plus abordables en prix, comme les Austin Healey, Triumph ou MG. La jeunesse américaine a compris que l'automobile peut être autre chose qu'un articule utilitaire, et les Anglais en bons commerçants s'efforcent de répondre à la forte demande US. Il faut rendre hommage à l'amélioration des lignes des voitures de sport anglaises, parfois obtenue en faisant appel aux talents des carrossiers italiens.

Le Salon de Londres avait permis de découvrir le prototype d'une nouvelle voiture de sport, la Triumph 2 Litres. Genève nous la montre sous sa forme définitive. Elle prend le nom de TR2. élargie et fortement allongée, avec la roue de secours désormais enfermée dans le coffre. La TR2 est un peu plus lourde que la 2 Litres, mais elle est en revanche dotée d'une mécanique de 81 ch contre 75 ch, et sa surface de freinage est accrue de 25 %.


Triumph TR 2

Les constructeurs français ne présentent aucune nouveauté significative depuis le Salon de Paris. On peut juste mentionner le retour des Citroën familiales 11 et 15 Six. Si Citroën, Peugeot, Renault et Simca occupent de grands stands, Panhard doit se contenter d'un emplacement plutôt réduit pour y exposer ses Dyna. Delahaye et Delage sont les seuls représentants des marques françaises de grand luxe.

Le Salon de Genève par le peu de nouveautés exposées n'a pas vraiment été un grand Salon.

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