Le tout dans notre environnement quotidien

Le dernier volet de cette saga de l'automobile traite plus particulièrement des rapports qui unissent l'automobiliste à son milieu. L'équilibre des rapports homme / automobile ne peut s'établir que si l'homme définit ses besoins avant de redéfinir l'automobile.

Cette grammaire des principaux traits de notre compagne automobile a essayé de faire ressortir les symboles contenus dans cet objet d'apparence anodine parce que si coutumier, et de nous faire ainsi mieux comprendre l'attachement que nous y portons, consciemment ou non. Quelques points méritent d'être encore abordés rapidement en post-scriptum, afin de bien poser le problème automobile dans tout son contexte contemporain.

La conception

Pour des raisons de concurrence entre les fabricants, les études sont jalousement gardées, même à leur stade le plus avancé. On ne peut donc parler que de ce qui est fait, et constater l'importance des conceptions aéronautiques dans l'évolution de notre outil automobile, et dont quelques points semblent discutables car non applicables à ce véhicule :
- augmentation continue de la vitesse de pointe alors que la vitesse nécessaire ne dépasse sans doute pas les cent kilomètres à l'heure,
- conception et disposition des sièges,
- attitude figée des passagers retenus pendant tout le trajet par des ceintures de sécurité,
- l'arrêt du véhicule en cours de route apparemment proscrit, et ainsi multiplication d'accessoires annexes (essuie-phare, essuie-glace arrière, etc ...) peut-être pour renforcer cette idée que nous sommes " en vol " lorsque nous roulons.


A ce jour (avril 2016), la Bugatti Veyron Super Sport est la voiture officiellement la plus rapide au monde, 431 km/h, un record validé par le Livre Guinness des records.

Le jeu trop facile

Il semble, d'autre part, que dans leurs " études de marché ", les constructeurs aient le jeu trop facile face à nous, " consommateurs ", en nous proposant des " objets de rêve ". L'automobile est en effet le seul outil si proche du rêve, suffisamment gros et complexe pour motiver ce rêve, suffisamment petit pour ne pas renverser trop d'habitudes pour la concrétisation de ce rêve. Nous sommes ainsi une proie facile pour un constructeur qui n'a souvent d'autre but que de vendre.


Le rêve, Ferrari F12 tdf


La réalité, ou le réalisme, Dacia Logan

La réalisation

La réalisation en série de l'automobile doit permettre de réduire le prix de vente à l'unité. Le maintien de ces prix à un niveau " concurrentiel " est obtenu soit en implantant l'usine dans un pays à bas niveau de vie, permettant de sous-payer les ouvriers par rapport au prix de vente de la voiture dans des pays à haut niveau de vie, soit en proposant aux ouvriers un salaire à peine suffisant pour des conditions de travail déplorables, acceptées grâce au " volant de chômage ".


Le travail à la chaîne demeure la norme dans l'industrie automobile
Source : http://alainkerbrat.blogsport.fr

La formation des ouvriers qui leur permet de régler leurs machines, de contrôler le produit fabriqué, a conduit à la constitution de groupes d'hommes capables de prendre en charge une opération complète, et ainsi permis d'éviter l'émiettement des tâches. Mais ces expériences ont été réalisées pour l'essentiel sur la fabrication de modèles " haut de gamme". Ceci est peut-être significatif qu'une automobile construite dans des conditions de travail acceptables, respectant l'ouvrier, serait un luxe à diffusion plus limitée.

La roue et le jouet

Les enfants poussent un cerceau, font rouler une boîte de conserve au bout d'un bâton, descendent une pente sur un chariot fait de quelques planches et de quatre roues précaires, qui sert également pour transporter jusqu'à la maison les provisions : c'est aujourd'hui dans l'un de ces pays qui n'ont pas suivi le même " développement " que les nôtres, pendant que nos enfants apprennent, et nous-mêmes avons appris, à consommer des automobiles et leurs carrosseries à travers des voitures à pédales et des modèles réduits de la voiture de papa ou celle dont rêve papa. Ainsi se forge aussi le " goût " automobile, l'apprentissage de la cohabitation avec cet objet : son utilisation physique et psychique (le déplacement et les symboles).


Notre éducation pour la chose automobile peut démarrer très tôt.

Les routes

Du redressement et élargissement d'un chemin rural lors d'un remembrement, au tracé dévastateur d'une autoroute, les discussions les plus animées voient le jour pour la conception de cette infrastructure indispensable au transport sur roues : les routes. Il est certain que de nombreuses erreurs ont été commises, la finalité même de la route n'étant pas abordée lors des débats. Ceci est essentiel en ce qui concerne l'utilisation de l'automobile pour de grandes distances, l'intérêt d'une infrastructure de type autoroute étant à mettre en balance avec d'autres systèmes plus économes d'espace.


La construction d'une autoroute impacte toujours son environnement

Le principe du train-auto n'a jamais rencontré le succès escompté. La combinaison train ou avion et location de voiture semble la plus raisonnable des solutions.


Aujourd'hui, quelques gares française proposent encore le principe du train auto

La signalisation

Comme à tous les niveaux de nos rapports sociaux, où tout est fait pour que chacun de nous démissionne de ses responsabilités et devienne " assisté ", passif, la signalisation est passée de l'information (signal) à l'ordre. Cette assistance a pris un tel développement qu'elle devient dangereuse de deux façons parallèles : elle peut d'une part nous endormir par une sécurité trop douillette, comme le ruban autoroutier, et d'autre part elle peut nous distraire et nous indisposer par une accumulation d'ordres souvent inutiles et illisibles. Lorsqu'on ajoute à ce paysage des indications de direction mal conçues et une publicité peu discrète, le hasard et les " fautes humaines " ne prennent plus autant de place dans les statistiques des accidents.


Quand l'excès de signalisation met en danger l'automobiliste

Les services

La circulation routière, enfin, implique l'établissement de tous les services nécessaires à l'automobiliste pour approvisionner en énergie son véhicule et pour se restaurer. Le phénomène n'est évidemment pas nouveau et existait déjà avec la circulation hippomobile, les haltes, plus fréquentes et plus régulières, engendrant souvent des villages. Mais la nouveauté réside dans la concurrence acharnée à laquelle se livrent maintenait les prestataires de services, à l'échelle nationale ou internationale, qu'ils soient pétroliers, restaurateurs ou hôteliers. Ainsi, le décor de la route se banalise progressivement, n'ayant plus que l'aspect d'une juxtaposition de constructions images de marques accompagnées d'un déploiement publicitaire agressif. 


Plus de soixante années séparent ces deux visions de la station-service idéale

Les rues

A l'intérieur des zones construites, la multiplication de l'automobile soulève un problème crucial par les nuisances et les encombrements qu'elle produit, par sa circulation et par son stationnement. Un flux trop important de véhicules provoque une coupure entre les deux rives de la voie. Ainsi, un tracé d'évitement est généralement souhaité pour conserver la vie et les relations humaines existant dans un village ou un quartier de village.


Déviation de Sartilly (Manche), en cours d'aménagement en 2014 (http://www.ouest-france.fr)

Lorsque ceci n'a pu ou voulu être réalisé, ou lorsque la voie passe malgré tout trop près d'une zone habitée, il faut réduire le bruit provoqué par ce fleuve automobile : bruit dû à l'infrastructure routière (croisements nécessitant des freinages et des accélérations, contact pneu sur chaussée ...) et bruit du moteur (admission et échappement), bruit de transmission et de ventilateur. Les solutions qui préconisent des murs écrans ou une circulation automobile enterrée sont critiquables. Ces réalisations rendent notre cadre de vie de plus en plus ingrat, que l'on se place dans un logement, un bureau ou un moyen de transport.


La difficulté de rendre attrayant un écran antibruit

Le stationnement

Les différentes " améliorations " apportées officiellement aux problèmes du stationnement sont régulièrement critiquées. Ainsi, les parcmètres préférés à la " zone bleue " ont le double avantage de créer une sélection par l'argent et de gêner le passage des piétons sur les trottoirs déjà largement encombrés par toutes sortes de poteaux supportant des panneaux ou éclairages destinés aux automobilistes. Le nombre de places de stationnement le long des rues est limité de façon draconienne. On peut parfois avoir le sentiment que l'administration exerce un racket, depuis le procès-verbal jusqu'à la mise en fourrière.


Amusant clin d'oeil de Renault qui baptisa " Zone Bleue " l'une des versions de l'Estafette, destinée à livrer les centres-villes dans des zones de stationnement à durée limitée.

Les solutions

Plusieurs sortes de solutions peuvent être envisagées. L'une d'entre elles est d'augmenter le nombre de places de stationnement en créant des parkings dont le principal défaut est non seulement d'être payants, mais surtout d'offrir des espaces dans lesquels la circulation en auto, et pis encore, à pied, peut tenir du cauchemar. Une autre consiste à limiter le nombre des voitures devant stationner, et ceci peut se faire par le biais de différentes incitations : création de parkings en périphérie, développement des transports urbains, covoiturage, voitures ou deux roues en libre-service ...


Les vélos en libre service à Londres sont électriques

De nombreux constructeurs ont fait le choix de proposer dans leur gamme des véhicules dont le volume réduit correspond à une utilisation urbaine pour une ou deux personnes. Cette formule a permis de créer un nouveau marché, en même temps qu'elle correspond parfaitement à la nécessité de réduire " l'oeuf automobile ", abri de chacun face aux nombreuses agressions des " temps modernes "


Aston Martin Cygnet, Mini en taille ne signifie pas automatiquement mini confort.

Les petites boîtes

Le développement de l'automobile a profondément changé l'aspect de notre cadre de vie, mais a aussi contribué très fortement à la tendance d'une mise en boîte. De nombreuses banlieues sont devenues des parkings à habitations, et les " lotissements " sont prêts à recevoir les boîtes à habiter que l'industrie rêve de produire comme elle a produit les boîtes à se déplacer. Les aménageurs urbains doivent prendre garde dans un tel contexte à préserver ou à aménager des espaces collectifs.


Un espace collectif dans une zone de boîtes à habiter (La Courrouze, Rennes)

Notre économie

L'expansion économique d'un pays repose aussi sur le développement de l'automobile. Celle-ci est génératrice de nombreux emplois : fabrication, commercialisation, entretien ...). Le coût social de cette production et de son utilisation est également considérable, depuis l'infrastructure nécessaire à la circulation et au stationnement, jusqu'aux équipements sanitaires justifiés par les accidents. Ce coût peut être partiellement compensé par un nombre important de " taxes ", sur la carte grise, sur le permis de conduire, sur les carburants, mais aussi par le paiement de contraventions. Ce rôle fondamental dans l'économie de notre pays, joint à son importance symbolique pour chacun de nous, explique la passion qui surgit dans les débats dès qu'une mise en cause de cet outil de transport apparaît.


L'automobile, vache à lait par excellence (source : http://www.upsa-vd.ch)

L'univers de notre politique

Dépolitisation et consommation privée, notamment de l'automobile, ont souvent été associées. De tous les temps, en effet, l'impuissance de l'homme devant la nature ou devant un groupe d'étrangers le conduisait à affirmer ses relations sociales, à s'organiser, distribuant des responsabilités. Ainsi sont nées des communautés villageoises, ainsi naissent des bidonvilles.

Il suffit ainsi,  à partir d'un raisonnement apparemment trop simpliste pour être réaliste, de rendre l'homme " puissant " pour supprimer les relations sociales qui sont essentiellement politiques dans le sens de l'organisation de notre vie ... Et pourtant ... nos rêves sont comblés par cet objet et, même impuissant devant un embouteillage, devant notre rythme de vie, nous puisons dans ses symboles pour nous défouler, pour redevenir puissant et ne plus ressentir la nécessité de ces relations sociales, affectives et politiques.

Ainsi l'évolution industrielle consolidée par l'éducation et les exigences d'une société capitaliste, tente depuis des années de nous rapprocher de l'homo économicus idéal, individu sans sexe ni sens, qui ne trouverait sa compensation que dans l'évasion esthétique. Une réaction à cette manipulation s'est faite sentir depuis la fin du 19ème siècle par le soudain développement des sciences humaines, qui nous permet de nous échapper au moins partiellement à la machine, et de retrouver la conduite de notre vie, si chacun de nous y met du sien.


Homo économicus (source : http://www.iktisadi.org)

Conclusion

Nous pouvons ressentir une inadaptation de cette production d'automobiles à nos besoins de déplacements. Celle-ci reste cependant un moyen de transport irremplaçable pour atteindre n'importe quelle destination moyennant un minimum d'infrastructures, ne serait-ce qu'un chemin empierré. Il importe donc de définir nos déplacements avant de redéfinir l'automobile, et ceci en ayant conscience de son importance symbolique. Un changement profond de notre compagne automobile, sans qu'il s'agisse d'une volonté de la part de chacun, aurait pour conséquence certaine le report de nos rêves sur les autres substituts que nous proposeraient les producteurs. Il est nécessaire pour chacun de bien se connaître afin de ne pas retrouver l'aventure perdue dans un accroissement de jeux (loterie, tiercé ...) ou dans une utilisation abusive de drogues diverses (alcool, tabac, stupéfiants ...) qui ne font que nous rapprocher de cet homo économicus sans volonté et sans responsabilité. Après donc avoir redéfini nos déplacements et bien situé l'importance que nous attachons à l'automobile, nous devons contribuer à l'évolution de nos outils de transport et donc à l'évolution de la conception et de la production de l'automobile - des automobiles -, car il serait étonnant que chacun désire utiliser le même type de véhicule, et ce, en exploitant les faibles moyens dont nous disposons pour nous faire entendre : associations, presse des consommateurs de l'automobile, etc ...

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